Dans Blind River, le photographe américain Alex Turner fait dialoguer science et art, biologie et politique. En capturant les migrations des animaux et des hommes au sein de territoires hostiles, il questionne l’impact de la technologie sur notre vision du monde.

Dans les travaux d’Alex Turner, technologie et photographie fusionnent et invitent le regardeur à s’interroger sur la fonction de ces médiums. Diplômé d’une maîtrise en Photographie, vidéo et imagerie, l’artiste réside aujourd’hui à Los Angeles, où il développe des projets inspirés par le paysage de l’ouest des États-Unis – notamment du désert de Sonora. C’est après s’être essayé à la peinture que l’auteur s’est tourné vers le 8e art, en achetant un vieux boîtier Mamiya 6 sur un coup de tête. « Je me suis tout de suite senti à l’aise avec cet appareil, j’avais la sensation qu’il m’aidait à faire le lien entre mes pensées et le monde extérieur », confie-t-il.

Il ne cesse, depuis, de s’intéresser à la dimension conceptuelle du médium, plutôt qu’à son processus technique. Convaincu que la création ne doit pas se limiter à l’esthétique, il cherche, à travers ses œuvres à interroger son environnement, à brouiller les frontières entre sciences et art. Blind River, série imaginée en collaboration avec des biologistes spécialisés dans la faune sauvage, documente les modes de migration des larges prédateurs de la région désertique. Un schéma de déplacement qu’il met en parallèle avec les traversées humaines au cœur de la frontière mexico-américaine.

Présence réelle, ou fruit de notre imagination ?

« Je trouve les similarités entre les techniques d’observation des scientifiques et celles des outils de surveillance américains frappantes », déclare Alex Turner. Le terme blind river, renvoie quant à lui aux cours des rivières ayant disparu sous terre, dans les régions chaudes et sèches. Traverser ces territoires sans connaître la position de ces puits cachés s’avère très risqué. « Ces rivières souterraines sont présentes dans le désert de Sonora. Elles constituent un bon point de départ dans l’étude des déplacements animaliers et humains », poursuit-il.

Sombres, contrastées, les images du photographe capturent un monde nocturne, où les silhouettes se déplacent incognito. Sans l’éclairage constant imposé par les lumières urbaines, elles avancent dans une pénombre salvatrice, guidée par un but commun : la survie. « Plusieurs technologies ont été utilisées pour construire ces images : les paysages sont constitués de photographies très détaillées, recousues ensemble numériquement. Les silhouettes ont été capturées en utilisant des caméras infrarouges à détecteur de mouvement, et les cadres et textes verts sont les tentatives d’un logiciel de reconnaissance d’intelligence artificielle d’identifier les différentes figures » explique Alex Turner. Le résultat est captivant : une collection de clichés surnaturels, au cœur desquels les animaux, et les hommes prennent l’apparence de spectres, se mouvant dans une réalité figée. Présence réelle, ou fruit de notre imagination ? Tout est question d’interprétation. « J’ai également dépeint ses paysages comme si nous les traversions la nuit. Les détails émergent petit à petit, tandis que nos yeux s’habituent à l’obscurité » ajoute-t-il.

Contester l’objectivité des technologies

Aussi splendide qu’hostile, le territoire choisi par Alex Turner comme décor de ces migrations nous immerge dans un monde sauvage, sans merci, observé par l’iris froid des caméras. « C’est une chose de traverser cette région, cela en est une autre de l’observer à travers des images pixélisées. Plus un espace nous paraît lointain, plus ses habitants deviennent des figures abstraites. Mais dans quelle mesure l’empathie intervient-elle ? Notre détachement peut avoir de graves conséquences », avertit-il. À travers Blind River, l’auteur questionne notre rapport aux machines, à la technologie qui nous étudie inlassablement. Tout comme Lewis Bush – lui-même inspiré par la philosophie de l’écrivain britannique John Berger – dans Ways of Seeing Algorithmically, le photographe conteste l’objectivité des nouvelles technologies. « Je crois qu’aucun système de reconnaissance n’est capable de neutralité. Si leurs décisions sont artificielles, leurs algorithmes, eux, demeurent programmés par des humains », explique-t-il.

Comment aborder nos avancées techniques ? Permettent-elles de nous approcher au plus près d’espaces sauvages ? Ou entretiennent-elles un détachement dangereux, nous poussant à ne plus nous soucier de nos congénères ? Ces systèmes sont-ils synonymes de progrès, ou nous privent-ils de notre intimité ? Face aux photographies d’Alex Turner, le doute s’installe. Par leur éclat, les silhouettes fantomatiques des voyageurs révèlent, en contrepoint, l’invisible, l’inconfortable. « Je ne cherche pas à donner de réponses, mais j’espère inspirer le public à repenser, de manière critique, le paysage, sa relation à ce dernier, et sa manière de l’observer à distance », conclut-il. Une œuvre d’une délicate profondeur.

© Alex Turner