À Montpellier, jusqu’au 12 janvier 2020, le Pavillon populaire accueille l’exposition VALIE EXPORT.Expanded arts. Un hommage à l’une des figures mondialement reconnues de la création contemporaine : VALIE EXPORT. Un événement qui donne un aperçu puissant et radical de l’œuvre de l’artiste féministe autrichienne. 

« Je voulais exporter mes idées, outrepasser les traditions. Je voulais prendre le large, et en même temps avoir mon propre nom », confie Waltraud Lehner, connue dans le milieu de l’art contemporain sous le nom de VALIE EXPORT, en référence à la marque de cigarettes Smart Export. En 1967, l’artiste choisit ce nom comme concept artistique et logo. Un détournement de la marque incontestablement politique. Le premier acte politique dans une vie où on ne les compte plus. Née en 1940 à Linz, en Autriche, VALIE EXPORT a étudié durant trois ans le design à l’université d’arts et de design de Linz. Elle gagne la capitale où elle travaille comme scripte, mannequin et silhouette. C’est aussi à Vienne qu’elle fréquente des artistes avant-gardistes. Dans les années 1960-1970, elle partage les préoccupations sociales et sociétales et débute sa carrière d’artiste.

« Il y eut un moment dans les années 1960 où l’objet de l’art ne fut plus la beauté désintéressée. Alors que les révoltes estudiantines ébranlaient les États, dans l’art également tout fut mis sens dessus dessous. Il devint un moyen de transformer la société, d’en construire de nouvelles, d’abolir les frontières entre création et vie. On fut conduit à redéfinir son concept, à l’étendre aux médias techniques tels que le film et la vidéo, à embarquer pour les rivages inouïs de l’action, de la performance du happening  (…) L’action réelle, l’engagement direct du corps remplaçaient les anciens médiums tels que la peinture et la sculpture (…)VALIE EXPORT étend la pratique du mouvement des Expanded Arts aux nouveaux médias que sont le film et la vidéo, aux paramètres féministes et aux questions de la perception, de la construction de la réalité, comme aux aspects matériels et idéologiques du film, et du cinéma », rappelle Brigitte Huck, historienne de l’art et commissaire invitée de l’exposition présentée au Pavillon populaire VALIE EXPORT – Expanded Arts. Figure tutélaire du mouvement féministe, VALIE EXPORT a aussi largement contribué au mouvement Expanded Arts. En témoignent ses dispositifs expérimentaux et ses œuvres de photographie conceptuelle, jusqu’alors peu montrées.

VALIE EXPORT © Werner Schulz

Mon corps est l’écran

À Montpellier – ou à travers l’ouvrage qui prolonge l’exposition – la photographe, vidéaste, réalisatrice et performeuse VALIE EXPORT dévoile sa critique sociale comme ses questionnements sur le statut de l’image. Ses productions réalisées dans les années 1960 et 1970, constituent les fondements de son rapport critique à la perception. Par exemple, selon l’artiste, le cinéma peut manipuler et installer des liens de pouvoir entre les individus. Alors, elle déconstruit les rôles de chacun. En 1968, sur la Place Stachus, à Munich, durant la première Rencontre européenne des cinéastes indépendants, elle remplace la bande du film par son corps et propose, avec Tapp und Tastkino  [Cinéma du toucher], une extension de l’écran de cinéma. « Sur mes seins nus, je portais une boîte en carton munie de deux ouvertures. Les visiteurs y enfilaient leurs mains. Je disais : “Cette boîte est une salle de cinéma, mon corps est l’écran” », explique l’artiste. En pleine rue, et durant 33 secondes, hommes, femmes et même enfants devenus spectateurs pouvaient faire l’expérience du cinéma réduit à un unique sens : le toucher.  Voyeur, le spectateur devenait même l’objet de voyeurisme d’autrui. Une des actions les plus provocatrices de sa carrière.

Un an plus tard, soit en 1969, elle imagine une performance dans un cinéma porno de Munich : Aktionshose : Genitalpanik [Action/pantalon : panique génitale]. Vêtue d’un pantalon troué à l’entrejambe, elle annonce au public que la réalité est devant leurs yeux. À l’image de ses deux performances, l’exposition réunit des temps forts de la carrière de VALIE EXPORT qui, libérée de toute pudeur, investissait l’espace collectif. Son corps devenu objet politique constituait alors une arme brisant tous les codes de représentation. Et en se mettant en scène, elle questionnait la notion même de performance.

VALIE EXPORT © Courtesy VALIE EXPORT

Échapper à la bidimensionnalité

Interactions entre le matériau et le sujet, interventions sur l’image et l’écran, toutes ses expériences plus ou moins interactives ont en commun un élément : l’exploration de l’environnement par le corps. Étudier la perception implique de questionner notre rapport au temps et à l’espace. En 1973, avec Adjungierte Dislokationen [Dislocations adjointes], elle analyse l’espace comme continuum du corps et de son environnement. Deux caméras – fonctionnant comme des prothèses de son corps – fixées sur sa poitrine et sur son dos enregistraient en simultané les images des deux directions opposées. « Le corps guide la direction du regard », précise l’artiste. D’ailleurs, cette dernière refuse la perspective unique. C’est pourquoi elle ne cesse de construire une perspective qui se superpose et qui change. En témoigne l’installation spectaculaire intitulée Fragmente der Bilder einer Berührung [Fragments des images d’un contact]. Cette création constituée de 18 ampoules plongeant, sur des rythmes plus ou moins lents, dans des cylindres de verre remplis d’eau, de lait, et d’huile (24 à l’origine) renvoie directement aux procédés de l’Expanded cinema. Les interprétations érotiques sont vite supplantées par les références au fondement du cinéma (24 images par seconde), et aux procédés de l’Expanded cinema : « on ne fait pas l’expérience d’un film seulement comme projection dans un espace obscur, mais comme sculpture tridimensionnelle mouvante qu’il s’agit de lire comme une langue », commente Brigitte Huck. Une fois encore, VALIE EXPORT est parvenue à échapper à la bidimensionnalité de la surface.

Aujourd’hui, il lui est naturel de dialoguer avec de jeunes artistes, elle reste pourtant convaincue que les nouvelles générations « ne parlent pas assez de politique ». Son conseil ? « Résistez ». Et se rendre au Pavillon populaire ou parcourir l’ouvrage édité à cette occasion constituent un bon départ. Deux occasions de découvrir un aperçu radical de ses réflexions menées autour du corps, des médias, et de la perception. Autant de réflexions qu’il faut poursuivre si l’on veut sortir du cadre.

Jusqu’au 12 janvier, au Pavillon populaire – Esplanade Charles-de-Gaulle, 34000 Montpellier

VALIE EXPORT.Expanded Arts, Hazan , 24,95 €, 144 p.

VALIE EXPORT © Courtesy VALIE EXPORT

VALIE EXPORT © Courtesy VALIE EXPORT

Image d’ouverture : VALIE EXPORT © Werner Schulz