Jusqu’au 25 octobre, Jérôme Sessini expose sa dernière décennie de photographie à la Magnum Gallery. Un ensemble parcellaire d’une œuvre habitée par la nostalgie. Une étape également marquée par un passage récent par la mode.

« On m’a dit que mes photos étaient marquées par la tristesse, je dirais plutôt par la nostalgie. » Ces mots que Jérôme Sessini pose sur l’accrochage Territoires et destins, proposé par la Magnum Gallery, évoquent pourtant un groupement d’images assez récentes. Le circuit entre ces œuvres fonctionne, certainement par la sincérité avec laquelle le photographe capte l’essence du moment, le transformant en un présent intemporel. Nous aurions pu voir des milliers de photos du Malecón havanais, sans qu’aucune ne ressemble vraiment à celles qui nous sont présentées ici. Une profondeur jusque dans la surface, une texture qui perce la chair des bâtiments, une matière presque palpable.

Si l’agencement des images peut surprendre, comme la photographie retenue de Saint-Denis (Ile-de-France), ces captations sont à voir dans ce qu’elles ont d’intègre. Une identité propre dans laquelle tout décorum serait superflu. Connu pour ses travaux sur les émeutes de la place Maïdan (Kiev, Ukraine) et sur le crash du vol 777 de la Malaysia Airlines (région de Donestk, Ukraine), primé par le Word Press Photo en 2015, dans cette exposition, aucun sensationnalisme ne s’affiche. Ne restent que des sensations de l’ordre de l’indiciel, des cicatrices de la violence. Un attachement au terrain dans ce qu’il a de fondateur, des racines vosgiennes aux ailleurs du Bayou (Nouvelle-Orléans, États-Unis), Jérôme Sessini chronique une histoire qui ne saurait se dissoudre dans des interprétations réductrices.

Front line in the Old city. FSA fighters use mirrors to observe snipers. Aleppo, Syria, 2013 © Jérôme Sessini / Magnum Photos

Les traces d’une histoire aveugle

Beaucoup de ses images traduisent la réalité du terrain et des êtres. Pour ne prendre qu’un seul exemple : un portrait pris à Détroit dans lequel apparaît une résidente, issue des quartiers pavillonnaires, qui porte la tête haute et affiche un regard fier. Cette image résume à elle seule la chute et la renaissance de cette ville du Michigan ravagée par la crise mais qui reprend peu à peu le dessus aux prix de sacrifices et de transformations radicales et profondes. Un portrait sensible comme le sont les photographies de Jérôme Sessini qui distribue, dans l’ exposition Territoires et destins, les traces d’une histoire aveugle pour beaucoup, commune à tous. Difficile, dans ces territoires, de garder de la distance. Le photographe le sait : « Je me demande si la photo me convient encore pour exprimer ce que je veux transmettre. Le monde a changé, les photographes ont changé, le métier ne se fait plus de la même manière… peut-être que me tourner vers d’autres modes d’écriture , comme la littérature, me conviendrait.» Lorsque Magnum l’invite à tourner son objectif vers la photographie de mode, le photoreporter s’engage et voit cette suggestion comme une opportunité. « Je n’avais jamais fait ça avant ; puis la proximité avec le modèle, le fait de prendre son temps, de sortir de mes habitudes aussi, m’a conduit à réaliser ces clichés. » S’il ne sait pas si cette voie se poursuivra, son regard singulier s’exprime encore.

Solitude. Fashion Shoot with model Bianca O’Brien. Athens, Greece, 2018 © Jérôme Sessini / Magnum Photos

Rationing store, downtown Havana. Havana, Cuba, 2008 © Jérôme Sessini / Magnum Photos