Représenter le conflit et ses atrocités tout en s’affranchissant du spectaculaire. Telle est l’ambition de l’exposition De l’Ukraine – ceci est la guerre, accueillie par la Galerie Vu’, où les peintures de Stéphane Duroy se mêlent aux photographies de Guillaume Herbaut.

Chez Guillaume Herbaut, nul cadavre dans les rues de Marioupol ni fosse commune ou corps déchiqueté par les bombes. C’est l’intime, l’humain et la poésie qui subsistent au milieu de la monstruosité de la guerre dans le travail du photographe français. Autre membre de l’agence VU’, Stéphane Duroy peint quant à lui la barbarie plus qu’il ne la photographie, construisant son propre journal du conflit. Jusqu’au 23 décembre, leur exposition commune intitulée De l’Ukraine – ceci est la guerre, est à découvrir à la Galerie Vu’. À la croisée des arts, elle explore la capacité de chaque médium à dire l’horreur et l’indicible avec complémentarité, tout en s’affranchissant de l’ostentatoire.

Étudier l’Histoire, conjurer l’histoire

Une avancée tout en résonance : si la peinture de Stéphane Duroy symbolise la violence sans la capturer frontalement, les photographies de Guillaume Herbaut, elles, leur apportent un contexte. Ce dernier, lauréat de trois World Press Photo, couvre l’Ukraine post-Tchernobyl et post-indépendance depuis plus de vingt ans. La révolution orange, l’annexion de la Crimée, le Donbass, et plus récemment l’invasion russe se sont présentées à lui. Au cœur des conflits, Guillaume Herbaut fait un pas de côté, à la rencontre des habitant·es, à la découverte des territoires, pour comprendre leurs histoires et les retranscrire avec humilité. Des images laissant entrevoir les racines d’un conflit tristement destiné à advenir.

Debaltseve, Donbass, 11 mars 2015, 15 h 26. Explosion d’obus par une unité de déminage de l’armée de la RPD, sur un champ de bataille en lisière de la ville. © Guillaume Herbaut / VU’

Stéphane Duroy, lui, s’interroge depuis toujours sur les conséquences de l’Histoire sur les êtres. Il photographie ainsi la société britannique de 1979 à 2002 et ses clivages sociaux, le Berlin-Ouest dix ans avant la chute du Mur, et les États-Unis en tant qu’emblème d’un rêve illusoire de réussite à partir des années 1980. C’est muni d’un pinceau qu’il observe le conflit ukrainien depuis le premier jour, sans jamais se rendre sur place. Peu à peu, son journal personnel prend forme, nourri des informations et témoignages qui lui parviennent. Des visages ensanglantés et évocateurs, mêlés aux silhouettes anonymes couchées sur papier kraft, se juxtaposent aux soldats ukrainiens de Guillaume Herbaut. Des œuvres puissantes, où douleur et terreur règnent en maîtresses au sein de portraits néo-expressionnistes.

« Conjurer le temps est peut-être la folle ambition qui réunit Stéphane Duroy et Guillaume Herbaut. S’approcher du temps historique pour Guillaume Herbaut revient à transformer le reportage en un récit épique déployé sur des décennies […] Stéphane Duroy, pour sa part, explore le temps de la mémoire, un temps sans horloge qui suit la pente des affects et nous interroge sur la condition humaine », résume l’historien de l’art Michel Poivert, dans un texte qui accompagne l’exposition.

Kramatorsk, Donbass, 27 novembre 2019, 17 h 03. Maxime Iltenchko, 30 ans, a fait son service militaire en 2014 dans l’artillerie de l’armée ukrainienne (72e brigade). Le 6 août 2014, il a été touché par une balle dans la tête en plein combat, à Izvarine à la frontière russe. Il a perdu son œil gauche et celui de droite n’a plus que 20 % de vision. Il a subi seize opérations. Les dernières ont été faites aux États-Unis. © Guillaume Herbaut / VU’

Technique mixte sur papier kraft, 2022 © Stéphane Duroy / VU’

Avdiïvka, Donbass, 24 février 2017, 13 h 44. Volodymyr, 38 ans, officier de presse de l’armée ukrainienne, pose dans le dortoir du service de presse militaire de la 72e brigade, installé dans une ancienne crèche. © Guillaume Herbaut / VU’