Jusqu’au 6 mars, la galerie parisienne David Zwirner présente tableaux chinois de Thomas Ruff. En mélangeant techniques numériques et analogiques, l’artiste allemand se saisit des images de propagande de la Chine maoïste et explore le décalage entre représentation et réalité.

« Thomas Ruff s’est affranchi de la production d’images nouvelles. Il explore et réinterprète les archives. Depuis les années 1990 il n’utilise même plus d’appareils photo », explique Justine Durrett, directrice de la galerie David Zwirner. Collectées dans différents numéros de La Chine (la version française d’un périodique du Parti communiste, produite pour l’Europe entre les années 1950 et 1970), les images de propagande sont le support d’une exploration du rôle de l’image. Bien plus qu’un hommage à la figure politique, la représentation de Mao se multiplie chez les artistes occidentaux comme référent culturel. En témoignent les portraits sérigraphiés d’Andy Warhol, qui illustrent le paradoxe chinois – un pays technologiquement avancé, mais idéologiquement régressif. Soldats souriants, vues panoramiques, grands rassemblements… Emblèmes de la Chine communiste, ces figures résonnent avec les expérimentations de Thomas Ruff, qui cherche à saisir cette dichotomie en une seule image.

Thomas Ruff
, tableau chinois_06
, 2019
© Thomas Ruff/VG Bild Kunst, Bonn/Artists Rights Society (ARS), New York
 Courtesy the artist and David Zwirner

L’invraisemblance de la mise en scène

Pour mettre à nu les techniques des XXe et XXIe siècles dans la création de cette imagerie de propagande, Thomas Ruff superpose les techniques. Après avoir scanné les images de magazines, il les agrandit jusqu’à révéler les points en demi-teinte créés par le procédé d’impression offset. Il duplique l’image, et convertit ces points en une structure élargie de pixels. En superposant ces derniers sur le scan original, il enlève de façon sélective des zones de la nouvelle couche. On voit donc confrontés dans l’image finale, le procédé visible de l’impression offset analogique, et la structure numérique de l’image en pixels. Comme le remarque l’historienne de l’art Susanne Holschbach, « Thomas Ruff a fusionné visuellement sur un même plan pictural le processus technologique de préparation des photographies pour leur diffusion en masse de deux époques photographiques différentes ». Argentique ou digitale, c’est la matière même de la photographie qui est dévoilée au grand jour.

Le travail de la forme, couplé à un accrochage imposant, provoque une distanciation tangible entre l’image et le spectateur. Avec la richesse des couleurs et la puissance symbolique des représentations, une tension flotte dans l’air : l’invraisemblance de la mise en scène nous saute aux yeux. Cette recherche autour du décalage entre représentation et réalité traverse l’œuvre de Thomas Ruff, et se cristallise dans l’imagerie de propagande – une vision idéologiquement orientée de la réalité, et opposée à la nature même de la photographie. « Son travail est toujours analytique, il cherche à développer une grammaire de la photographie. Il renouvelle constamment son travail, mais reste toujours conceptuel en questionnant la véracité des images », complète Justine Durrett. Depuis ses débuts sur la scène internationale au sein de l’école de Düsseldorf, il soulève ces interrogations liées au médium. Comme l’atteste la taille démesurée des tirages qui évoque à elle seule la photographie comme construction, et non comme représentation. Avec notre arrivée dans l’ère de la post-vérité, où l’image numérique est synonyme de big-data, les tableaux chinois de Thomas Ruff deviennent alors une piqûre de rappel : il y a toujours une touche de l’homme derrière chaque image.

 

Thomas Ruff : tableaux chinois

Jusqu’au 6 mars

David Zwirner, 108 rue Vieille du Temple, 75003 Paris

Thomas Ruff
, à g. tableau chinois_17
, à d. tableau chinois_10  2019
© Thomas Ruff/VG Bild Kunst, Bonn/Artists Rights Society (ARS), New York
 Courtesy the artist and David Zwirner

Thomas Ruff
, tableau chinois_09
, 2019
© Thomas Ruff/VG Bild Kunst, Bonn/Artists Rights Society (ARS), New York
 Courtesy the artist and David Zwirner

Thomas Ruff
, à g. tableau chinois_04
, à d. tableau chinois_11  2019
© Thomas Ruff/VG Bild Kunst, Bonn/Artists Rights Society (ARS), New York
 Courtesy the artist and David Zwirner

Vue de l’exposition, tableaux chinois, 2019 © Thomas Ruff

Vue de l’exposition, tableaux chinois, 2019 © Thomas Ruff

tableaux chinois, 2019 © Thomas Ruff