Le festival Planche(s) Contact célèbre ses dix ans cette année. Pour l’occasion, photographes et jeunes talents investissent Deauville jusqu’au 5 janvier 2020. Une errance poétique dans les rues de la ville.

Créé en 2010, le festival Planche(s) Contact s’est imposé comme un événement développant la commande photographique autour d’un territoire : Deauville. En dix ans, de nombreux artistes ont laissé parler leur imagination, se nourrissant de l’histoire riche de la ville, sa relation intime avec le cinéma, son casino légendaire, ses courses hippiques… et sa lumière si particulière. La marée basse laissant à l’horizon une place de choix, la plage de Deauville semble être un terrain gigantesque d’expérimentations pour tous les photographes. C’est cette démarche d’auteur qu’a recherché Laura Serani, la directrice artistique de cette édition 2019. « Je voulais investir l’espace de manière originale et pertinente. Donner naissance à un dialogue entre l’esprit des lieux et celui des œuvres présentées », précise-t-elle.

Errances poétiques dans les rues d’une cité silencieuse, hommages aux artistes séduits par cette dernière… Les photographes invités par la commissaire d’exposition ont tous laissé de côté le convenu, pour construire des fictions intrigantes, mettant en scène leur propre vision de la ville.

© à g. Alisa Resnik, à d. Nicolas Comment

Un lyrisme inattendu

Le voyage commence à La Chatonière, à la tombée de la nuit. Alisa Resnik, photographe d’origine russe y présente son immersion difficile dans Deauville. « Enfant, je passais mes étés à la mer Noire (…) Mais ces fragments d’images résonnent-ils vraiment avec ce dont je semble me souvenir ? Ou est-ce que, tout simplement, je résiste à la beauté de cet endroit ? » s’interroge-t-elle. Sous la lumière de la lune, elle a cherché à comprendre l’histoire du territoire. Au fil de rencontres dans des petits cafés, de marches sans but, elle tisse un portrait tendre et vulnérable de son expérience, entre portraits pâles et paysages étranges, mêlant mer et sable.

En plein air, les grands tirages de Klavdij Sluban semblent venir d’un autre monde. Abstraites, minimalistes ou mélancoliques, les images ponctuent une visite de la cité influencée par de nombreux écrivains. Les mots de Maurice Rostand, Françoise Sagan, Joseph Kessel ou encore Guillaume Apollinaire apportent une tout autre saveur aux créations visuelles de l’artiste. « Cette thématique littéraire me suit depuis toujours. J’ai ressenti une certaine liberté durant cette résidence, j’avais l’impression d’aller en dehors de ce qu’on attend – une sorte de métamorphose du territoire », précise-t-il. Une création complexe, empruntant au paysage, au 8e art et aux vers de poètes talentueux.

© Klavdij Sluban

Un lyrisme inattendu que l’on retrouve au sein du Tremplin Jeunes Talents. Au Point de Vue, cinq cubes blancs renferment les œuvres des finalistes. Une scénographie singulière, permettant aux visiteurs de s’immerger avec aisance dans chaque univers, et de découvrir de véritables trésors. Chau-Cuong Lê, le lauréat du tremplin, occupe le premier espace avec sa série Staring at the sea, standing on the beach. En allant à la rencontre des adolescents durant la « saison morte », il a construit un récit en s’imaginant la vie de ses jeunes modèles. Un travail sublime aux tons pastel évoquant la cinématographie de Gus Van Sant. Grégory Dargent, quant à lui, s’est plongé dans les souvenirs d’un ancien voyage à Deauville. Ses images à la noirceur envoûtante semblent cacher de nombreux souvenirs. « Je voulais un noir très mat, afin de faire en sorte que la matière apparaisse presque trop, explique le photographe. Le résultat ? Une sorte de rendu velours que l’on a envie de toucher. » Absorbé par l’obscurité dominante, le visiteur n’a d’autre choix que de pénétrer dans cet imaginaire, à la recherche de réponses perdues.

Un certain goût pour l’insolite

Mais la poésie est parfois chassée par un certain goût pour l’insolite. Avec Cavale, Nicolas Comment, artiste pluridisciplinaire choisit de s’inspirer du réel pour bâtir son histoire. Également écrivain et compositeur, il guide le public à travers une fiction décousue, autour de l’Hôtel Le Normandy. À l’extérieur, ses images « amorcent un récit ». Dans une ambiance western – inspirée par le braquage du Casino de Deauville en 1978 – son travail rend hommage au lien étroit entre le territoire et le cinéma. Une série mélangeant image et texte avec une grande élégance. Dans une des suites de l’hôtel, son installation continue, transformant l’espace en une aventure voyeuriste : la chambre, jonchées d’accessoires et de clichés, se transforme en coulisse, invitant le public à découvrir l’intimité d’un photographe et de sa modèle, au rythme d’une composition musicale.

© à g. Jean-Charles Remicourt-Marie, à d. Koto Bolofo

Tout aussi original, le jeune talent Jean-Charles Remicourt-Marie imagine un vernissage d’exposition sous forme de performance. Fasciné par les fictions autour de la ville « celles qui sont complètement ancrées dans l’imaginaire des habitants », précise-t-il, l’artiste a imaginé un jeu entre réel et invention. Chaque image est enfermée dans une malle colorée (qu’il fabrique lui-même), écrins précieux protégeant l’histoire. Devant le public, le photographe les ouvre soigneusement, révélant petit à petit les détails de son récit.

La Cour du petit bassin avec sa piscine vidée semble être le décor parfait pour le travail du Collectif Riverboom. Anciens reporters de guerre, Claude Baechtold, Paolo Woods, Serge Michel, Gabriele Galimberti et Edoardo Delille ont cherché à représenter le conflit. Et au milieu, coule la rivière, série délicieusement satirique, pointe du doigt les rivalités entre Deauville et Trouville, à travers des diptyques hilarants. Un travail atypique, représentatif du second degré de ses créateurs.

Enfin, face à la mer, bravant le sable humide et le vent puissant trône l’œuvre de Koto Bolofo. Grand photographe de mode, celui-ci se rend à Deauville pour des shootings depuis 1985. Avec tendresse, il se souvient avoir photographié les collections de bains en plein hiver sur cette même plage. « Des conditions qui nous forçaient à nous battre pour prendre la bonne photographie, en luttant contre les éléments », confie-t-il. L’exposition illustrant la carrière entière du photographe s’impose pour lui comme « la monographie la plus réussie à ce jour ». En guise de conclusion, Koto Bolofo déclare : « Un conseil à tous les photographes ? Il faut se laisser aller, et surtout, toujours garder sa propre patte ». C’est finalement cette volonté de se différencier, d’imposer une nouvelle vision qui caractérise cette édition de Planche(s) Contact. Mus par un même désir de créer des fictions inoubliables, les artistes invités capturent Deauville avec un œil neuf et inspiré.

 

Planche(s) Contact

Jusqu’au 5 janvier 2020

Deauville

© Collectif Riverboom

© Grégory Dargent

© Chau-Cuong Lê

Image d’ouverture : © Chau-Cuong Lê