Le 3 février, le Conseil d’État a confirmé la nécessité d’éloigner les journalistes et les associations lors des évacuations des camps de personnes exilées. Un grand coup contre la liberté d’expression – et contre les photoreporters dans l’exercice de leur profession.

Quel est le rôle d’une image ? C’est une question que se pose tout photographe, et tout photoreporter. Témoigner, ou bien illustrer ? Elle sert avant tout de preuve – en plaçant sous le projecteur, des évènements qui nous échappent, qui se déroulent dans l’ombre, à l’abri des regards. Mais, un.e journaliste se doit d’ouvrir les yeux, fouiller et enquêter sur ces épisodes – pour les dévoiler au grand jour. En inversant les rôles, il ou elle donne au peuple un droit de regard sur ceux qui donnent les ordres. C’est précisément ce qu’a fait Louis Witter, sur le terrain, lors de l’évacuation de camps de personnes exilées dans le nord de la France, entre Calais et Dunkerque. On se souvient de ses images devenues virales, publiées en décembre dernier, où l’on voit des policiers cagoulés, lacérer, à coups de couteau, des tentes au petit matin.

Captures d’écran du twitter de @LouisWitter

Une guerre des images

Le juge des référés, statuant seul en raison de la procédure d’urgence, a débouté Louis Witter et le journaliste Simon Hamy, qui se plaignaient de ne pas avoir pu entrer, les 29 et 30 décembre, dans les périmètres de sécurité entourant des opérations d’évacuation. « La protection de l’ordre public l’a emporté sur la liberté d’informer », a regretté Me Vincent Brengarth, avocat du Syndicat national des journalistes (SNJ), intervenu en soutien des deux reporters. « C’est d’autant plus choquant qu’on sait qu’il y a des violations répétées des droits humains » dans ces campements, « et que le droit à l’information devrait donc y être renforcé », a-t-il ajouté. Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, avait fait valoir que « ces mesures d’éloignement visent à faciliter l’exécution matérielle de leur mission par les forces de l’ordre, à assurer le respect de la dignité due aux personnes évacuées, et à prévenir les atteintes aux tiers que de telles opérations pourraient engendrer ».

Pourtant, difficile de croire que cette entrave serve à respecter la dignité des personnes évacuées – quand c’est justement ces images qui exposent la violence par laquelle elles sont expulsées ! Cette mesure de distanciation s’inscrit bien dans une guerre des images. Car les témoignages existent – ils sont récoltés par des associations comme Utopia 56 depuis des mois – mais peinent à faire du bruit. Alors qu’il suffit d’une image pour susciter l’indignation générale. Pensons à l’évacuation de migrants, place de la République, le 23 novembre dernier. Une heure après leur installation, migrants et journalistes furent expulsés et molestés. Mais l’omniprésence d’images inonda les réseaux sociaux, et très rapidement la colère fut généralisée. C’est pourquoi de telles mesures apparaissent comme des entraves à ceux qui exposent les injustices. Mesures qui font étrangement écho à celles avancées par la proposition de la Loi Sécurité Globale, interdisant entre autres de photographier les forces de l’ordre. Dans un monde où les droits sont tour à tour écartés, mais qu’une seule image peut bouleverser l’opinion publique, on doit défendre le droit de photographier et la profession des photoreporters.

© Boris Allin

© Boris Allin