Treize regards de femmes photographes se croisent au Cellier de Reims dans des séries d’une qualité et d’une créativité remarquables. Tout simplement intitulée Photographes, l’exposition collective est à découvrir jusqu’au 29 juillet 2018.

« Si une majorité de femmes sont diplômées des écoles d’art, leurs œuvres ne font l’objet que de 15 % des expositions. » C’est sur ce constat qu’Alain Collard, directeur de l’association La Salle d’Attente – qui vise à promouvoir la photographie en Champagne Ardenne – décide de présenter l’exposition collective Photographes. Dans les magnifiques salles voûtées du Cellier, lieu culturel rémois, les travaux de treize femmes photographes sont mis en avant : Azadeh Akhlaghi, Leila Alaoui, Delphine Balley, Carolle Benitah, Elina Brotherus, Jean Brundrit, Melanie-Jane Frey, Laurence Geai, Shadi Ghadirian, Camille Gharbi, Wilma Hurskainen, Hélène Virion et Dorothea Lange.

C’est en découvrant l’exposition consacrée aux artistes féministes des années 1970 des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles, que le directeur s’est mis à s’interroger sur la place des femmes dans le huitième art. « Nous avons commencé à construire ce projet il y a deux ans et demi. Les invitées sont de véritables coups de cœur de notre équipe. » Résultat : dans Photographes, pas de thématique imposée, l’accent est plutôt mis sur la diversité des séries des artistes. Même si les œuvres s’articulent autour de thèmes voisins : la politique, l’enfermement, la famille, la guerre…

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© Dorothea Lange

Retourner sur la scène du crime

Azadeh Akhlaghi, photographe iranienne, se penche sur l’histoire de son propre pays. Intitulée By an Eyewitness (« par un témoin oculaire »), sa série reconstitue dix-sept meurtres de personnalités, des opposants politiques, qui ont marqué l’Iran. Les dimensions de ses fresques photographiques, immenses, ne font qu’éclairer les expressions horrifiées et les corps sans vie qui remplissent le cadre.

Sont alors retracés les événements tragiques de la Révolution constitutionnelle de 1905, par exemple, ou de la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988. « Ces images sont le fruit des recherches que j’ai pu faire sur ces assassinats », décrit Azadeh. « Ce fut un travail fastidieux car toutes ces données sont oubliées, effacées par le gouvernement iranien ». L’artiste se sert de la photographie comme un outil de mémoire, qui permet de représenter ces drames occultés. « L’appareil photo n’existait pas à cette époque. En reconstruisant ces moments historiques, j’invite les gens à s’en souvenir, car une photographie ne ment pas. »

Pour ce faire, la photographe met en scène des figurants (acteurs ou amis) dans un décor impressionnant (qu’elle dresse entièrement à l’aide d’un storyboard) et réalise des clichés panoramiques. Azadeh Akhlaghi apparaît au cœur de la plupart des images, un foulard rouge sur la tête. « Je représente la conscience perturbée du peuple iranien », explique-t-elle. Une conscience collective qu’elle tente de restaurer avec ce témoignage poignant.

© Azadeh Akhlaghi

Décors étranges

Fascinée par les faits divers, notamment ceux relatés par le tabloïd anglais News of the World, Delphine Balley aime à les déconstruire dans son travail photographique. Dans 11, Henrietta Street, elle part d’un récit sordide datant de 1872. L’histoire de Margaret Platt, mère possessive de 79 ans, qui coupa la natte de sa fille de 43 ans par une belle après-midi d’été. Si sa série rappelle l’histoire de Raiponce des Frères Grimm, l’univers créé par la photographe est loin du conte de fées. Personnages sans visage, décors XIXe siècle, ambiances inquiétantes, Delphine Balley nous plonge dans les confins de l’étrange et de l’onirisme. Une série sublime où la photographie devient peinture.

© Delphine Balley

Osmose

La photographe finlandaise Wilma Hurskainen, elle, présente au Cellier sa série Méditations. « Il y a quelques années, durant une journée d’été, je méditais près de l’eau. J’ai alors ressenti une sensation étrange, à la fois surréaliste et très concrète : l’impression que mon corps ne faisait plus qu’un avec la nature qui l’entourait », explique Wilma. Suite à cette expérience, la photographe s’interroge : comment représenter cette curieuse sensation en photo ? La réponse lui vient à l’esprit alors qu’elle voyage en Australie, en 2013. Un matin brumeux sur la plage, les couleurs de ses vêtements se fondent avec perfection dans le paysage. Graphique et amusante, la série Méditations met en scène les sœurs de Wilma en osmose avec la nature. Un projet poétique autour de la relation entre l’homme et l’environnement.

Skyline, 2013

© Wilma Hurskainen

"Lieux de Vie" / "A place to leave" Jungle de Calais ©camillegharbi
"Lieux de Vie" / "A place to leave" Jungle de Calais ©camillegharbi

© Camille Gharbi

© Shadi Ghadirian

© Hélène Virion