Jusqu’au 3 janvier, le Fresnoy ouvre ses portes pour le rendez-vous annuel Panorama 22. Une effervescence de regards nouveaux où coexistent installations, films, réalité virtuelle et photographies. Un laboratoire immense dans lequel les expérimentations se multiplient et témoignent d’une créativité sans limites.

« Il faudrait voir les œuvres comme des marqueurs d’une époque. Elles permettent de laisser une trace, une authenticité de notre rapport actuel au monde », annonce Louise Déry, commissaire de l’exposition. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui avec la crise sanitaire. L’exposition se vit avec plus d’intensité et de passion. Plus de 50 œuvres inédites composent un parcours dynamique où les jeunes artistes se positionnent à l’avant-garde et repoussent les limites de l’imaginaire.

« Comment veiller sur le rêve de l’artiste alors que son projet s’éveille, qu’il cherche à voir le jour sous une forme et dans une manière qui l’affranchiront du songe ? » se questionne Louise Déry, confrontée à la difficile tâche de diriger cet ensemble hétéroclite. Elle écoute attentivement les mots des artistes pour en tirer un motif – la figure de la sentinelle. « Mot magnifique chargé de multiples usages, mot plein d’elles superbement inclusif, mot qui se décompose pour faire de la place au sens, au senti, au sentiment » s’exprime la commissaire. Ces artistes se révèlent tels des guetteurs poussés à l’avant de la scène, à l’avant-poste, où ils explorent les frontières du possible.

L’artiste s’épanouit dans son rôle de visionnaire. Comme l’explique Alain Fleischer, directeur de l’établissement : « tout comme les sentinelles, les artistes veillent aux dangers qui menacent nos sociétés ». À l’occasion de Panorama 22, ils se sont confrontés aux questions de racisme, de la santé mentale, de la répression policière et des dangers des nouvelles technologies. Les essais plastiques s’imposent comme une solution pour avancer dans le brouillard.

© Yan Tomaszewski

Le laboratoire monumental du Fresnoy

« Les œuvres de Panorama 22 explorent le rapport entre le réel enrêvé et le rêve éveillé, entre le sol et le ciel, entre le monde observé et la vision hallucinée, entre les ténèbres et la lumière » poursuit la commissaire. Dans cette cartographie complexe d’auteurs, c’est leur regard singulier que l’on retient. En témoigne les optiques de Lucien Bitaux, les casques de réalité virtuelle d’Éliane Aisso, les instruments d’observation de Claire Williams, et la caméra stéréoscopique de Simon Gaillot. Ils questionnent notre perception, ils luttent contre nos visions archaïques.

En s’inscrivant dans le projet du Fresnoy, les artistes prennent le rôle de scientifique. Ils enquêtent sur nos impressions et décortiquent nos préjugés. L’espace d’exposition, reconvertit en laboratoire monumental, devient le lieu où l’expérimentation prime. On remarque l’usage de la réalité virtuelle avec Ugo Arsac, l’utilisation du phénomène de turbulences avec Domnitch-Gelfand, la reconstruction 3D avec Nataliya Ilchunk, un recours à la microbiologie avec Olivier Sola, et l’usage d’instruments de mesure avec Claire Williams. En explorant de nouvelles méthodes de création, le champ artistique se décuple.

© Lucien Bitaux

Les sentinelles ne baissent pas leur garde

Comment ne pas évoquer la censure de l’installation de l’artiste-activiste Paolo Cirio ? Ce dernier a récolté des centaines de portraits d’officiers de police afin de dénoncer la surveillance excessive de l’Etat. Son travail met en lumière l’unilatéralité du rapport de pouvoir. Paolo Cirio proposait-là une tentative d’inversion des rôles et souhaitait accorder un droit de regard sur ceux qui nous observent. Son œuvre Capture, devant être déployée face à l’exposition, a été masquée suite à la pression du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Le jeudi 15 octobre, des étudiants-artistes ont manifesté contre cette censure. Ils ont notamment placardé « La honte » sur le mur où devait se trouver l’installation.

Cet acte de censure en dit long sur le pouvoir et le champ d’actions des institutions artistiques. Traditionnellement garants de la liberté d’expression, elles en viennent à devoir composer aux dépens des artistes invités. Il est rassurant de voir les étudiants-artistes s’indigner et reprendre le flambeau de leurs prédécesseurs. Paolo Cirio s’en félicite dans une lettre adressée à Louise Dery, « c’est dommage pour l’installation et très troublant de voir comment les autorités ont forcé le démontage de l’œuvre sans même la comprendre. Cependant, je pense que dans l’ensemble c’est un succès ». Éveillées, les sentinelles ne baissent pas leur garde au Fresnoy.

© Alice Goudon

© Isabella Hin

© Fanny Bguly

© Felipe Esparza Pérez

© Jongkwan Joo

Image d’ouverture © Yan Tomaszewski