Mihai Barabancea vit en Roumanie, à Bucarest, sa ville natale. Il s’est lancé dans la photographie comme dans une quête. Son but ? Découvrir l’âme de son pays. Certaines rencontres, à Bucarest, l’ont heurté de plein fouet. Elles font la force de son premier ouvrage, « Overriding Sequences ».

Fisheye : Pourquoi es-tu devenu photographe ?

Mihai Barabancea : Quand j’étais enfant, nous vivions près d’un cinéma de Bucarest, où j’ai passé beaucoup de temps à regarder des films. Je n’ai jamais trop aimé lire donc, j’imagine que c’est ainsi que je suis devenu quelqu’un de « visuel ». Je crois que j’ai hérité de la passion de mon père qui prenait les photos de famille. Quand je me suis mis au street-art, j’ai eu envie de documenter cette activité, alors j’ai commencé à me balader avec un appareil photo. C’était le même que mon père. Aujourd’hui, mince, je suis toujours incapable de m’en servir comme lui s’en servait !

Dans une interview, tu décris Bucarest comme la « capitale du meurtre de la Roumanie ». Comment décrirais-tu la ville à quelqu’un qui n’y a jamais mis les pieds ?

Je suis né là-bas, c’est mon environnement. Donc je sais comment l’apprivoiser. Mais pour un inconnu, la ville laissera des impressions qui dépendront de son milieu d’origine. Il faut un certain temps pour s’y adapter. Généralement, la capitale de n’importe quel pays est une ville sous stéroïdes, hyperactive. Elle ne reflète pas l’atmosphère du pays en lui-même. Dans cette interview, j’ai usé d’une métaphore – c’est mon truc de hacker la réalité. À Bucarest, tu peux en effet voir beaucoup plus de choses perturbantes que dans n’importe quel autre endroit. Mais regardons aussi le bon côté… Il me semble que certaines idées préconçues des Occidentaux sur l’Europe de l’Est sont vraies. Mais franchement, vous êtes des gens bien éduqués et ne pouvez juger une majorité sur quelques individus de mauvaise réputation. Alors je ne voudrais pas que les photos de mon livre donne une mauvaise image de mon pays.

« Overriding Sequences » / © Mihai Barabancea

Pourquoi t’es-tu impliqué dans ce travail ? Et à quel point t’es-tu impliqué ?

Ça a commencé quand j’étais en école d’art. Il n’y avait personne là-bas pour s’intéresser à de vrais sujets. Donc il fallait que ce soit moi. J’avais quelques expériences à mon actif, que je devais à des sales trucs que j’avais vécu – un peu à la Robert Downey Jr., façon de parler. Pour ce travail, j’ai voyagé pas mal dans toute la Roumanie : pour me retrouver moi-même et découvrir l’authenticité de mon pays. J’avais quelques idées spécifiques en tête mais le truc incroyable, c’est que ce sont les gens et les situations qui m’ont trouvé. Tout est une question de moment et de comment canaliser une énergie.

Ça n’a pas été dur de te confronter à cette réalité brutale que tu documentes ?

Est-ce que tu aimerais voir le soleil tous les jours et jamais une goutte de pluie ? Moi non. J’apprécie autant les bonnes choses que les mauvaises. C’est comme ça que tu chopes une bonne histoire : en prenant cher pour la bonne cause, si je puis dire.

Tu as pu te rapprocher facilement des hommes, des femmes et des enfants que tu as photographié ?

Absolument pas. Ça a été très compliqué. Et ça continue de me hanter. Ceux qui m’ont le plus obsédé sont ceux que je n’ai pas pu photographier, pour des raisons éthiques ou parce que c’était dangereux.

« Overriding Sequences » / © Mihai Barabancea

Tu as pris en photo des gens en train de se droguer : comment tu reçois et ressens la force de scènes comme celles-là ?

Tu ne peux pas parler de quelque chose que tu ne connais pas, pas vrai ? Il se trouve que j’avais l’habitude de me shooter à la dope avant de shooter avec mon 35 mm. Ça foutait en l’air mon karma… La photo est devenue un substitut. ‘Puis maintenant je suis à fond dans le sport, ça renforce mon esprit et me permet de capturer des scènes dramatiques. Je ne suis pas étranger à la douleur et l’anxiété.

« Overriding Sequences » / © Mihai Barabancea

Tu savais depuis le début que tu en ferai un livre ?

Au début je prenais pas mal de photos pour m’améliorer. Au bout d’un an, j’ai réunis toutes ces images jamais sorties dans une maquette, un tout petit travail d’édition… Puis j’ai rencontré le visionnaire Nicu Ilfoveanu, qui est un artiste reconnu dans le pays et un gourou du livre. Il a découvert ce que je faisais et m’a proposé une collaboration. Je lui suis reconnaissant pour son ouverture d’esprit. Chacune de mes petites maquettes étaient baptisées Overriding Sequences [«séquences primordiales»]. C’est le nom que j’ai donné à ce premier livre.

Comment te sens-tu après avoir réalisé ces images et ce premier ouvrage ?

Je suis en train de réfléchir sur différentes méthodes d’exploitation de l’image. Mon expérience avec Overriding Sequences a été tellement complète que maintenant, j’ai besoin d’en sortir, de faire autre chose. C’est comme un état de stress post-traumatique : il me faut une thérapie. Du coup je suis à fonds sur la post-photographie*.

Au final, combien de temps as-tu consacré à cette série ?

Overriding Sequences m’aura pris quatre ans en tout. Ça n’a pas été facile, mais j’ai appris beaucoup durant cette période.

Comment tu la décrirais en quelque mots ?

Nébuleuse zone de confort.

* « Le Mois de la Photo à Montréal et la condition post-photographie », un entretien de Joan Fontcuberta à retrouver dans Fisheye #14.