Le Musée d’Histoire de Nantes – Château des Ducs de Bretagne accueille jusqu’au 14 avril 2019 Cimarron, une série réalisée par le photographe français Charles Fréger sur les mascarades dans le continent Américain.

Cimarron est le troisième volet d’une série photographique consacrée aux mascarades, costumes et masques utilisés lors des carnavals. Entamé en 2014, le projet a commencé avec la série Yokai-no-shima, l’île des monstres (2013) réalisée autour des figures rituelles masquées au Japon et Wilder Mann : the image of the savage  (2010), sur les mascarades hivernales européennes. En devenant ours, chèvre, homme de paille, diable ou monstre, les personnages de Wilder Mann célèbrent le cycle de la vie et des saisons. Yokai-no-shima est un chant aux figures nipponnes : spectres, monstres et ogres sont autant d’incarnations imaginées par l’homme et symbolisées par les masques. Pour réaliser Cimarron, Charles Fréger a parcouru l’Amérique, depuis le sud des États-Unis jusqu’au Brésil, en passant par la Nouvelle Orléans, les Caraïbes ou le Pérou. Le photographe dresse un inventaire de mascarades pratiquées dans quatorze pays par les descendants d’esclaves africains, honorant la mémoire de leurs ancêtres et leurs cultures aux influences hétéroclites. Dans ces séries, le photographe explore, à travers les costumes carnavalesques, le syncrétisme des cultures et des rites païens. Il compose ainsi une mosaïque colorée des traditions populaires, fruit des flux migratoires, de la colonisation et des luttes de pouvoir. Ses photographies, au-delà de leur esthétique, ont une charge symbolique invitant à une lecture historique et ethnographique. L’exposition présentée au Château des Ducs de Bretagne s’est articulée en deux temps. Un premier espace accueille 64 photos de la série Cimarron.  Tandis que six autres images apparaissent dans le musée d’Histoire et font écho à l’exposition permanente sur la Traite des Noirs et la Révolution haïtienne.

Masquerades et quêtes de liberté

Le terme « cimarron » désignait initialement dans le langage colonial hispanique l’esclave fugitif. Ce terme donne naissance, après l’abolition de l’esclavage en 1848, au terme de « marron », figure héroïque de l’homme résistant à l’oppression coloniale. Derrière la multitude des masques et des costumes, on peut lire les fantômes d’hommes et de femmes aspirant à la liberté. Du Brésil jusqu’au sud des États-Unis en passant par l’Amérique Centrale, des mascarades sont mises en scène pour célébrer l’histoire et la mémoire des esclaves africains et de leurs descendants créoles ou métis. La mascarade devient un espace de subversion et de mélange, où l’on réinvente le rapport hiérarchique. En le mimant, l’opprimé devient oppresseur. On y retrouve des figures sacrées, mais aussi des diables, des clowns et des hommes (re)devenus primitifs  : les symboles religieux sont retournés, subversifs et naturellement réinventés. « En pratique, les carnavals d’Amérique célèbrent non seulement la fête chrétienne mais aussi le culte d’ancêtres, tant africains qu’amérindiens, qui, sous l’influence du catholicisme, se sont déguisés en saints chrétiens. Paradoxalement, la fête peut s’entendre comme une occasion pour les populations de bousculer l’ordre religieux, racial ou social qui leur est imposé »  explique Ana Ruiz Valencia, chercheur et muséologue, au sein de l’ouvrage Cimarron (Actes Sud, 2019). Mascarades et quêtes de liberté vont de pair.

La culture, en (re)construction permanente

Quand la notion d’appropriation culturelle réapparaît dans l’actualité, c’est souvent avec une note critique ou péjorative. C’est cela que questionne Charles Fréger. Dans les anciennes colonies des Amériques, à partir du 16e siècle, les esclaves africains libérés ont fondé leurs propres communautés ou se sont joints aux peuples autochtones, tels que les amérindiens, afin de forger de nouvelles identités. Dans le Nouveau Monde, la religiosité africaine a survécu à la traite des esclaves pour refleurir dans de nouvelles coutumes. L’héritage de ce passé donne lieu à des pratiques qui, dans leur lutte pour l’émancipation, ont bouleversé les symboles des anciennes traditions. Les portraits de Charles Fréger subliment cette suspension provisoire de la normalité propre au carnaval et dévoilent des traditions méconnues et d’une surprenante richesse. Celles-ci sont la preuve que la culture est en (re)construction permanente. « Alors que l’on serait tentés d’imaginer ces traditions se transmettant de génération en génération avec leur propre cadre conceptuel, et investies de manière homogène, ces croyances et rites sont soumis à un processus permanent de réinterprétation et de reconstruction, de même que les signes et symboles, oscillant constamment entre diverses appropriations individuelles et collectives », soutient Ana Ruiz Valencia, dans l’épilogue de Cimarron. Le livre paraîtra en mars aux éditions Actes Sud.

© Charles Fréger