Jusqu’au 25 mars, la galerie Les Douches accueille l’exposition Choreography of the bodies de Leon Levinstein, le photographe qui a immortalisé New York par le prisme des centaines de corps des habitant·es qui la composent.

Leon Levinstein est l’un de ces photographes qui ont sublimé New York dans l’après-guerre. Ces reporters de la rue, qui ont inventé un genre et donné vie à une photographie humaniste fuyant tout romantisme et idéalisation. Car la photographie des auteurices new-yorkais·es des années 1960, est une photographie sociale. Mais Leon Levinstein n’est en rien comme les autres. Son travail se construit dans la solitude et la contemplation silencieuse des foules. Comme Vivian Maier, il ne s’intéresse ni à la reconnaissance ni à la notoriété, et fui le monde de l’art et les mondanités. Pour lui, le 8e art était une affaire privée. Malgré sa discretion, pourtant, Edward Steichen, le directeur du département photographique du MoMA, le repère. Il collectionne ses travaux et les inclut dans Family of Man en 1955, une exposition historique regroupant 273 artistes. La particularité de ce photographe mystérieux vient sans doute de son rapport aux corps. Dans ses images, ils occupent toute la place et deviennent une véritable matière artistique brute. À travers l’exposition Choreography of the bodies, la galerie parisienne Les Douches présente une trentaine des travaux de Leon Levinstein autour de cette thématique. C’est par ce prisme que le photographe a dépeint New York d’une façon totalement inédite.

 

Leon Levinstein Fifth Avenue (man with two ladies), c.1959, Gelatin silver print, printed later c.1970, Annotated « B-2 » in pencil, and photographer’s credit stamp in black ink on print verso, Print size: 10 7/8 x 14 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie

Le corps comme matière photographique brute

Les années qui ont suivi la Grande Dépression puis la Seconde Guerre mondiale ont soulevé beaucoup d’interrogations au sujet de la photographie. Le style documentaire développe une vraie valeur sociale et les reporters gagnent en respectabilité, perçu·es comme des acteurices incontournables de la vie politique, économique, médiatique. Leon Levinstein, quant à lui, fuyait les lumières des projecteurs et travaillait dans la solitude et dans le silence. Il était ce que Walter Benjamin appelait « un flâneur ». Il trouvait son inspiration parmi les foules, dans les espaces publics des quartiers ouvriers. Il avait un talent pour se faufiler en se rendant invisible dans la masse. Il tournait alors son appareil photo reflex à double objectif – datant de la guerre – sur le côté, de sorte que les personnes photographiées n’avaient aucune idée de ce qu’il faisait. Grand solitaire et gros fumeur, il frôlait les murs, en contemplant le monde plutôt que d’y participer. Au gré de ses explorations urbaines, il se laissait happer par les corps et leur matérialité. Ses photographies sont presque tactiles.

En prenant à la lettre l’enseignement de Robert Capa, qui invitait toujours les photographes de rue à s’approcher du sujet, Leon Levinstein n’hésitait jamais à aller au plus près de ses modèles. Clochard·es, baigneur·ses, prostitué·es, rabbins, amoureux·ses, personnes âgées et enfants : tous·tes sont représenté·es dans les moindres détails. Ses photographies nous présentent des personnages presque grandeur nature. Le cadre se remplit depuis le bas et la densité du corps devient le vrai sujet de l’image. Dans l’œuvre de cet observateur hors pair, la silhouette devient une matière photographique brute. Comme Lisette Model, le photographe travaille autour de la lourdeur du corps, amplifiée par l’usage du gros plan. Cette lourdeur, métaphoriquement, est celle de l’humanité meurtrie. « Nous sommes plongé·es au cœur du mouvement physique et émotionnel du corps urbain, explique la critique d’art Magali Jauffret, C’était sa façon d’explorer la condition humaine, de s’interroger sur le sort des pauvres et des personnes âgées, sur une société conservatrice qui devenait consumériste au moment où, en Europe et particulièrement en France, la photographie dite humaniste était sur le point d’émerger. »

© à g. Leon Levinstein Handball Players, Houston Street, New York, c. 1969 Gelatin silver print, vintage Mounted. Signed in ink on mount recto Print size: 25 x 20 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris, à d. Leon Levinstein, Back Tattoo, c. 1965 © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris

© à g. Leon Levinstein Coney Island, c.1960-69 Gelatin silver print, vintage Photographer’s credit stamp ink black ink and annotated ”B-3” in unknown hand in pencil on print verso Print size: 11 x 13 3/4 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris, à d. Leon Levinstein Central Park, New York, 1974 Gelatin silver print, vintage Signed in pencil, Leon Levinstein Archive stamp, photographer’s name in pencil in unknown hand, ”H70”, ”22”, and ”93” annotated twice in pencil on print verso Print size: 16 7/8 x 14 1/8 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris

Image d’ouverture : Leon Levinstein Fifth Avenue (man with two ladies), c.1959, Gelatin silver print, printed later c.1970, Annotated « B-2 » in pencil, and photographer’s credit stamp in black ink on print verso, Print size: 10 7/8 x 14 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie