Comment rendre compte d’un pays noyé par le changement ? En suivant le cours de la rivière, et en images. À l’Abbaye de Jumièges, treize photographes dévoilent leur vision de la Chine, entre tradition et désir farouche de modernisation. Les flots écoulés ne reviennent pas à la source : une exposition incontournable à visiter cet été.

Motif d’inspiration ou de rêveries, métaphore du changement ou du temps qui défile, l’eau est un élément fascinant. Nombre d’artistes s’en emparent pour créer, s’exprimer… Et ils ne sont pas les seuls. « Des murs de pierre en amont construits / Retiendront de Wushan les nuages et la pluie / Dans la gorge escarpée surgit un lac uni », écrivait Mao Zedong à Wuhan en 1956. Ce dernier a toujours entretenu un rapport particulier avec l’eau. Nageur accompli, il a effectué des traversées de plusieurs kilomètres du fleuve Yangzi, à Wuhan. Dans ces mises en scène politiques, ce dernier affirmait la confrontation de l’homme avec la nature. Le poème « La nage » dont sont extraits ces quelques vers a d’ailleurs été créé suite à l’un de ses exploits sportifs, en 1956 (traversée du fleuve Yangzi à l’âge de 63 ans). Symbole de reconquête du pouvoir, cette opération, et notamment, « la photographie le montrant à la sortie du fleuve est massivement utilisée à des fins de propagande, dans la presse et sur des affiches produites en très grand nombre  », rappelle Victoria Jonathan, commissaire de l’exposition.

Bien avant ces manœuvres politiques, le paysage s’imposait déjà comme un élément clef dans la représentation artistique de la nature. « Dans la langue chinoise, le paysage est d’ailleurs désigné par « les monts et les fleuves  » (sanchuan exprime la relation dialectique de deux complémentaires-opposées). Le shanshui (littéralement « montagne et eau ») est un genre littéraire et pictural qui apparaît dès le IVe siècle et prend son essor entre le X et le XIIe siècle », souligne Victoria Jonathan, en guise de préambule. C’est en écho à cette tradition picturale qu’elle a monté, en collaboration avec Bérénice Angremy, l’exposition Les flots écoulés ne reviennent pas à la source, présentée à l’abbaye de Jumièges, jusqu’au 29 novembre. En plus de rappeler, en filigrane, quelques temps forts de l’histoire de la photographie chinoise, l’événement « dessine le portrait fragile d’une Chine entre-deux, que l’image de la rivière symbolise si bien », à travers le regard de treize artistes. S’ils proposent des démarches artistiques individuelles et indépendantes pour décrire les multiples réalités de la Chine, leurs travaux présentent des similitudes. Chacun d’entre eux a suivi les transformations de la Chine sur un temps long, et a eu recours à des techniques anciennes (le collodion sur plaque humide, la chambre photographique ou l’appareil argentique moyen format). Focus sur certains d’entre eux.

© Zhang Kechun

Exprimer l’essence de la peinture traditionnelle

Au sein de l’abbaye de Jumièges, les images s’agencent merveilleusement avec les différents espaces du bâtiment religieux, fondé en 654. Au rez-de-chaussée, le voyage commence avec Yang Yongliang et son projet intitulé Peach Blossom Colony, Enjoyment of the Moonlight (« La colonie des pêchers en fleurs, Sous le clair de lune », en français). Cet artiste, installé entre New York et Shanghai, aime combiner le 8e art et les techniques nouveaux médias pour construire des paysages d’apparence naturelle, évocateurs de la peinture traditionnelle shanshui. Son immense fresque, inspirée de l’œuvre en prose de Tao Yuanming, qui conte l’aventure d’un pécheur suivant le cours d’une rivière et se retrouvant dans une vallée coupée du monde, saisit notre regard. Dans sa réinterprétation du récit, le paysage n’est que ruines, et les forêts sont couvertes de béton : grues, autoroutes… Digne d’une dystopie, son image sombre témoigne des dangers du matérialisme et du consumérisme.

On découvre ensuite le travail du photographe américain Michael Cherney qui s’inscrit lui aussi pleinement dans la tradition esthétique chinoise. « Comment un photographe peut-il dépasser l’apparente impossibilité de la photographie d’exprimer l’essence de la peinture traditionnelle, si une photographie est la capture d’un lieu et d’un moment précis ? » s’interroge l’artiste. Sa série Ten Thousand Li of the Yangtze River s’inspire d’un rouleau datant de la dynastie Song du Sud. Il a parcouru et photographié le fleuve Yangzi qu’il donne à voir en 42 rouleaux de photographies. Convaincu que « la photographie offre un sentiment de connexion entre le spectateur, le monde physique et son essence », Michael Cherney donne un aperçu sublime des territoires traversés par le fleuve, long 6 300 km.

© Yang Yongliang / Avec l’autorisation de la Galerie Paris-Beijing.

Le barrage des Trois Gorges : un mega-projet maoïste

Selon l’un des principes du shanshui, « l’homme est absent de la peinture de montagne et d’eau », autrement dit, il s’efface devant les forces de la nature et s’incline devant sa transformation. Symbole ultime de la démesure chinoise – l’hyper-urbanisation et l’hyper-industrialisation notamment – le barrage des Trois Gorges a été construit entre 1994 et 2009. Son objectif est double : retenir les crues meurtrières du fleuve Yangzi et construire la plus grande centrale hydro-électrique du monde. « Long de 2 335 mètres et haut de 185 mètres, le barrage produit près de 100 milliards de kilowatts-heure et son réservoir couvre plus de 1000 km2. La fondation de cet ouvrage titanesque a eu d’immenses répercussions sociales, culturelles et environnementales : près de 2 millions de personnes déplacées ; 1300 sites historiques et archéologiques, 15 villes et 116 villages submergés ; lacs asséchés, pollution, appauvrissement de la biodiversité, glissements de terrain… », raconte Victoria Jonathan.

L’artiste conceptuel Zhuang Hui est l’un des premiers à réagir face à ce mega-projet maoïste. Un an après le début des travaux, soit en 1995, il creuse des trous dans chacun des sites – de tailles et de formes différentes. En 2007, il envoie un cameraman sur les lieux afin de témoigner de la nouvelle réalité… « En 2006, lorsque le barrage a été mis en eau, les traces laissées par les trous que j’avais creusés ont été submergées par plus de cent mètres d’eau. Tout ce que je suis en mesure de faire aujourd’hui, c’est de présenter ces preuves photographiques (…) Au cours de l’histoire culturelle de la Chine, il n’y a pas eu de moment plus déchirant que celui-là », explique l’artiste, qui a matérialisé les traces, et la disparition de celles-ci. Le barrage est aussi un passage obligé pour Edward Burtynsky, ce photographe canadien qui témoigne depuis trente-cinq ans de la transformation de la nature par l’homme et des nouveaux paysages manufacturés, industriels. Il s’est rendu sur place cinq fois afin de photographier le symbole d’hypercroissance et de progrès. Il livre, dans Barrage#6, une vision brute et déshumanisée – les grues et les fondations happent les corps ridiculement petits des ouvriers.

© Zhuang Hui

Dans Still Lake (« Le lac tranquille », en français), le photographe chinois Liu Ke dépeint la réalité post construction du barrage. Après le décès de sa grand-mère, et durant trois ans, il s’est rendu aux Trois Gorges, dont sa famille est originaire. Il y a capturé le quotidien de femmes et d’hommes ordinaires contraints de poursuivre leur existence tout en suivant les traces de sa famille. « C’était après le grand battage médiatique autour du projet, et la société chinoise s’y intéressait moins. Le barrage était construit… Ce qui devait être détruit, délocalisé, submergé, les populations à déplacer… Tout cela avait déjà eu lieu. Tout se déroulait comme si le calme était revenu (…). J’ai voulu ressentir le mouvement des courants profonds sous les eaux calmes du fleuve. Trois ans ce n’est pas long à l’échelle d’une existence humaine. Mais ce projet, c’est devenu une partie de ma vie », se souvient l’artiste. Ces images presque surréalistes dépeignent une ambivalence, caractéristique du pays : le fleuve, tranquille, convoque cette atmosphère particulière et gomme les transformations passées. Dans une série de quatre vidéos, Chen Qiulin oppose la tradition chinoise et la volonté de moderniser la Chine à tout prix. On y voit des migrants dans une errance infinie ou encore un opéra traditionnel tentant de survivre dans une ville en chantier suite aux travaux du barrage des Trois Gorges.

© Chen Qiulin/ Avec l’ autorisation de la galerie A Thousand Plateaus Art Space.

Un pays noyé par le changement

Chen Ronghi et Zhang Xiao, deux des trois photographes les plus jeunes de l’exposition livrent quant à eux une collection d’images tendres. Le premier décrit la jeune génération, installée dans le nord-est de la Chine, le long du fleuve Heilongjiang et de la rivière Songhua – une région aux frontières de la Russie et de la Corée du Nord, oubliée des médias. Il rend ici hommage à des modèles recrutés via l’application Kuaishou, contraints d’évoluer au sein de la terre froide. Zhang Xiao raconte avec Costline la volonté de la Chine de « rattraper le reste du monde […] autant que les rêves d’une population qui, une fois sur place, ne fait que se perdre dans la masse ».

Passage obligé ou rite initiatique, pour certains photographes, le travail autour de la rivière est intervenu assez tôt dans leur carrière. Les flots écoulés deviennent alors bien plus qu’un simple objet de fascination ou un prétexte pour témoigner des changements culturels et socio-économiques, ils sont aussi, et surtout, un élément constitutif de leur quête identitaire, dans leur affirmation de soi. Tous proposent un témoignage intelligent et frais sur un pays, noyé par le changement.

L’exposition se prolonge par un catalogue digne d’un livre d’art.

Les flots écoulés ne reviennent pas à la source. Regards de photographes sur la rivière en Chine, 2020, Bandini Books, 35€.

 

Les flots écoulés ne reviennent pas à la source

Jusqu’au 29 novembre

Abbaye de Jumièges

24, rue Guillaume-le-Conquérant, 76480 Jumièges

© Zhang Xiao

© Chen Ronghui

Image d’ouverture  © Chen Qiulin/ Avec l’ autorisation de la Galerie A Thousand Plateaus Art Space.