Jean-Claude Gautrand : disparition d’un pionnier

24 septembre 2019   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Jean-Claude Gautrand : disparition d'un pionnier

C’est avec regret que nous avons appris la disparition du photographe et écrivain Jean-Claude Gautrand. Membre du conseil d’administration des Rencontres d’Arles, il était un des pionniers du festival. Éric Karsenty, rédacteur en chef de Fisheye, l’avait rencontré à l’occasion des 50 ans du rendez-vous camarguais.

Éric Karsenty : Vous êtes sur la photo de la première équipe des Rencontres. En êtes-vous l’un des fondateurs ?

Jean-Claude Gautrand :Je ne fais pas partie des fondateurs que sont Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette, conservateur du musée Réattu, et Michel Tournier, qui a reçu le prix Goncourt pour Le Roi des Aulnes en 1970. L’écrivain s’intéressait déjà à la photographie puisqu’il animait l’émission Chambre noire, produite par Albert Plécy, un programme télé consacré chaque mois à l’œuvre de photographes comme Man Ray, Brassaï, Jacques Henri Lartigue, Bill Brandt, André Kertész ou Lucien Clergue. C’est justement ce dernier qui, après avoir vu la photographie accrochée dans les musées américains, a convaincu Jean-Maurice Rouquette d’organiser la première collection photo dans un musée français, en invitant tous les photographes qu’il connaissait à donner des tirages, en 1965. Et c’est donc avec l’appui du conservateur du musée Réattu et de Michel Tournier qu’il lance cette aventure en 1970.

Comment s’est passée cette première édition à laquelle vous avez participé?

La première édition était bien modeste : il y a eu une seule soirée de projection – avec les photos de Jean-Pierre Sudre, Denis Brihat et Jean-Philippe Charbonnier – dans la salle des mariages de la mairie. Ils ne pensaient pas rassembler beaucoup de monde, mais la salle était bondée, avec environ deux cents personnes ! Cette soirée a été accompagnée d’une exposition consacrée à la collection d’affiches photographiques de Michel-François Braive, et des originaux d’Edward Weston que Jerome Hill, mécène et collectionneur, avait offerts au musée. Le public, c’était les locaux du festival et quelques mordus comme moi, qui sont venus à Arles pour cette édition qui a duré trois jours, et dont j’ai écrit le seul compte rendu dans Photo-revue.

La photo était donc si peu reconnue ?

En 1974, on a eu pour la première fois un représentant du ministère de la Culture qui est venu voir ce qu’il se passait. Il faut savoir qu’il n’y avait rien pour la photographie au niveau institutionnel dans les années 1970. Je me souviens qu’un jour, avec Lucien Clergue, nous sommes allés au ministère de la Culture et nous leur avons fait remarquer qu’il n’y avait pas une ligne de budget pour la photo ! On nous a répondu : « C’est un art mécanique, ça n’entre pas en ligne de compte. » Du coup, nous sommes allés au ministère de l’Industrie, où on nous a dit : « Il y a une dimension artistique, ce n’est pas pour nous. » Nous nous sommes finalement retrouvés au ministère de la Jeunesse et des Sports… Voilà où en était la photo dans ces années-là. À cette époque, le monde de la photo était divisé en deux avec d’un côté les reporters qui vivaient entre eux et ne s’occupaient ni d’esthétique ni de l’histoire de la photo, et de l’autre le monde des photo-clubs, quatre ou cinq cents, où ça ronronnait gentiment. Il y avait entre les deux le club « Les 30 x 40 ». L’avantage des « 30 x 40 », c’est que c’était un groupe de réflexion sur la photo et pas de contemplation béate. Nous avons reçu des photographes comme Brassaï, Willy Ronis ou Izis qui venaient montrer leur travail, et nous leur montrions le nôtre : c’était enrichissant. Le public des « 30×40 » a été un petit noyau qui est venu à Arles dès les premières éditions.

© Pierre-Jean Amar / collection des Rencontres d'Arles

© Pierre-Jean Amar / collection des Rencontres d’Arles, (au premier rang à droite, Jean-Claude Gautrand)

En quoi consistait votre collaboration?

Moi, j’aidais Lucien avec mes contacts à Paris. J’ai ainsi organisé une exposition du groupe Libre Expression que nous venions de créer avec Jean Dieuzaide et quelques autres. Nous étions les héritiers de la subjektive Fotografie – une école qui met en avant la personnalité créatrice du photographe, à l’opposé d’une pratique documentaire. Nous avons aussi invité quatre photographes américains : Jerry Uelsmann, Paul Caponigro, Heinz Hajek-Halke, et Rinaldo Prieri.

Quels sont vos meilleurs et vos pires souvenirs ?

En 1970, les Rencontres, c’était une bande de copains. Cette osmose entre les gens a perduré les années suivantes : amitié, simplicité et gratuité aidaient à engendrer une belle convivialité. Manger une pizza avec Ansel Adams au bord du Rhône, c’était unique ! William Eugene Smith buvait des coups sur la place du Forum avec des inconnus ! Le summum de cette ambiance, en 1974, c’était le grand repas à Montmajour. Il y avait des tables partout et tout le monde pouvait y participer, il y avait une foule énorme. Jacques Henri Lartigue a fini sur la table en dansant, Henri Cartier-Bresson se cachait derrière son assiette. Tout le monde était brassé en même temps, des gitans sont venus faire la fête… Le pire souvenir, c’est peut-être quand le photographe japonais Kishin Shinoyama nous a inondés avec 600 diapositives, ça a fait du bruit. Et aussi la projection sur la photo et la mode, avec un défilé de mannequins sur la grande scène. Les gens n’ont pas apprécié, il y en a même qui ont essayé de mettre le feu à l’écran !

Comment voyez-vous l’avenir de cette manifestation ?

Je crois qu’on ne parviendra jamais à égaler les soirées faites autour d’un photographe qui présentait lui-même ses images. Il y avait là une forme de communion. Pour la soirée de Willy Ronis, c’est lui qui commentait, il y avait une chaleur humaine extraordinaire… J’espère que les Rencontres dureront encore longtemps, c’est un point de cristallisation important dans l’histoire de la photographie. J’y ai découvert beaucoup de grands photographes, les Américains et ceux des autres continents. Cette ouverture d’esprit permet de voir d’autres choses et de rester ouvert à d’autres domaines. Avec le décloisonnement qui traverse la photographie aujourd’hui, on fait de nombreuses découvertes.

Cet entretien réalisé par Éric Karsenty est à retrouver dans le numéro hors-série consacré au 50 ans des Rencontres d’Arles.© Jean-Claude Gautrand

© Jean-Claude Gautrand

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