Jusqu’au 15 décembre, pour inaugurer sa première programmation, l’Institut pour la photographie de Lille propose extraORDINAIRE : Regards photographiques sur le quotidien. Un parcours par l’image à travers la singulière vie de tous les jours.

Dès les premiers échos que nous avions eus au sujet de la création d’un Institut pour la photographie à Lille, nous savions que nous étions devant un projet ambitieux. Initié par la région des Haut-de-France, en collaboration avec les Rencontres d’Arles, ce nouveau lieu se veut un espace de diffusion, de ressources, d’échanges et d’expérimentations autour du 8e art. « Nous sommes ici dans un lieu à vocation régionale, mais avec des ambitions internationales », les mots d’accueil de Marin Karmitz, président de l’Institut, et d’Anne Lacoste, sa directrice, ne trompent pas. La volonté de montrer, de publier, de transmettre et de former est affirmée. Si cette inauguration ne correspond pas à celle de l’ouverture définitive du lieu (prévue pour 2021 après travaux), elle donne une bonne idée de l’avenir.

« Ambitieux », c’est aussi le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on apprend que sa programmation inaugurale ne rassemblera pas moins de sept expositions autour d’un thème : le quotidien. À notre arrivée à l’Institut, les derniers détails d’aménagements sont en cours, mais la plus grande partie du travail est faite. Surtout, les expositions sont en place et installée avec une exigence qui laisse deviner les meilleurs augures. Sur deux étages, dans différents espaces, nous découvrons les œuvres d’artistes confirmés, voire renommés. Une plongée fascinante à travers la pluralité des regards de photographes qui se sont attachés à la banalité de surface, et à l’anonymat de leurs sujets. Une façon de confronter les ordinaires et de faire émerger l’originalité de la vie de tous les jours.

© Thomas Struth

L’indépendance du regard

Au premier sol foulé, nous y sommes. L’Institut joue la carte du rassemblement. Travailler sur la thématique du quotidien, c’est aussi revenir à des genres classiques de la photographie comme le portrait de famille. Cette pratique est au centre du travail de Thomas Struth présenté ici. Un seul et même protocole a régi les prises de vue : les familles ont choisi le lieu et la pose dans lesquels elles voulaient apparaître. Poussés à la comparaison, nous devinons alors les mécaniques internes qui organisent ces filiations venues des quatre coins du monde.

À ces images de groupes succèdent les œuvres de la photographe et professeure américaine Lisette Model (1901-1983) auxquelles sont associés quatre artistes. Diane Arbus, Leon Levinstein, Rosalind Fox Solomon et Mary Ellen Mark, ses disciples, partagent avec elle l’indépendance du regard. Chacun à leur manière, ils se sont intéressés à des anonymes et ont souligné l’importance des corps et des postures. La plupart de ces images mettent en exergue des fragments du quotidien.

© à g. Rosalind Fox Solomon / courtesy Bruce Silverstein Gallery, et à d. © Lisette Model / courtesy Baudoin Lebon

Le goût des autres

À l’étage se déroule l’impressionnante exposition Home Sweet Home imaginée et réalisée par la commissaire Isabelle Bonnet. Présenté l’été dernier lors des Rencontres d’Arles (coproductrices du projet avec l’Institut), cet ensemble propose trente photographes britanniques qui ont posé leurs objectifs sur les habitations du pays et leur dimension politique. Dans ces intérieurs, on y découvre aussi le goût des autres. L’accrochage montré à Lille dans une scénographie plus sobre permet aux œuvres et au propos de se déployer dans une autonomie nouvelle.

Si Home Sweet Home s’intéresse aux espaces de vie, avec 6610, Emmanuelle Fructus s’intéresse aux inconnus. Obsessionnelle du classement, l’artiste passe un temps infini à détourer des trouvailles vintages pour réaliser des photomontages concentrant plusieurs milliers de silhouettes. Elle les réunit ensuite selon des critères définis afin de réaliser un ensemble chromatique cohérent. Chaque titre d’œuvre représente le nombre de personnes apparaissant dans ces compositions. Un travail sur la surface et la profondeur de la petite et de la grande histoire.

© Emmanuelle Fructus

Le quotidien déplacé

L’Institut pour la photographie n’a rien laissé de côté. L’image au quotidien, sa démocratisation et son appropriation par le public, passent aussi par la carte postale. Avec Greetings from America, la carte postale américaine. 1900-1940, les commissaires ont mené un travail minutieux et presque encyclopédique. De la prise de vue à la distribution, en passant par l’impression et l’édition, elles retracent toutes les étapes de la vie de ce média souvent oublié, voire méprisé. Pourtant, ils sont encore nombreux à collectionner cet objet photographique qui permit, avant les smartphones, de relier les individus.

D’une autre façon, Thomas Sauvin porte au voyage. Son exposition Beijing World Park nous fait découvrir un parc d’attractions chinois dans lequel sont reproduits les plus célèbres monuments historiques mondiaux. Aux images prises par les touristes du parc sont mélangés d’autres clichés capturés devant les véritables monuments. On retrouve alors les mêmes postures adoptées par touristes devant le réel et le simulacre. Le quotidien déplacé reste le quotidien et nos actes se reproduisent.

© E.C. Kropp co. Milwaukee

Les fondamentaux de l’expérience humaine

Enfin, extraORDINAIRE est aussi l’occasion de suivre l’évolution du projet Slab city de Laura Henno, présenté à Arles en 2018. Ici réunies sous le titre Radical devotion, ses photographies reviennent à cette cité perdue dans le désert californien et fondée sur une ancienne base d’entraînement de l’armée américaine. Cette communauté hétéroclite se compose de personnes et de familles qui, par dépit ou dans un acte volontaire, ont adopté la marge et vivent selon des règles tacites, en dehors de la loi.

Cette société en perpétuel mouvement doit s’armer contre l’aridité du climat et la rudesse des éléments. Mais, au milieu du « chacun pour soi », subsiste l’entraide et certains tentent d’apporter la foi. Une immersion prégnante qui nous permet de revenir aux fondamentaux de l’expérience humaine. Cette série prouve que le quotidien n’est pas ce que nous partageons, mais bien plus que ça. Il est aussi bien le fruit de notre histoire, de notre culture, et de nos choix. Il construit enfin notre rapport aux autres. Si, avec extraORDINAIRE, l’Institut pour la photographique a réussi son pari, c’est de fédérer cette diversité qui, au-delà des individualités, ne saurait subir les humeurs du temps.

Radical devotion © Laura Henno / courtesy galerie Les Filles du Calvaire

© Thomas Sauvin

Home Sweet Home © Daniel Meadows / Martin Parr