Nous avons découvert le travail d’Elis Hoffman lors de la dernière édition des Boutographies, où il exposait sa série « Fading ». Il cherche chez les autres une vulnérabilité, une faille dans la carapace que chacun se forge pour paraître. Elis cherche le bruissement des gens, une vérité, ce qu’il appelle « la vie ». Entretien.

Fisheye Magazine : Comment es-tu devenu photographe ?

Elis Hoffman : Je pense que le déclic s’est produit lorsque j’avais dix ou onze ans. Mon père avait un ami photographe, je le voyais prendre beaucoup de photos et ça semblait fun ! Quand je suis arrivé au lycée, j’ai fait des petits boulots pour pouvoir m’acheter mon premier boîtier et suivre les cours de photo que mon établissement proposait. C’était un Nikon FM2. Et après le lycée, quand il a fallu que je choisisse « ma voie », j’ai senti qu’il fallait faire quelque chose autour de la photographie. Au fil du temps, c’est devenu de plus en plus sérieux. J’ai terminé des études de trois ans en photojournalisme en 2007. Depuis, je travaille en freelance et je partage mon temps entre les commandes et mes projets personnels.

Qu’est-ce que t’apporte la photographie ?

Je travaille un peu comme un archéologue. J’ai des pensées qui fourmillent dans ma tête et je dois creuser pour en extraire quelque chose. Je ne sais pas ce que ce « quelque chose » peut devenir lorsque je démarre un projet. Mais plus je travaille dessus, plus ça devient clair. C’est un moyen pour moi de gérer mes anxiétés, mes dépressions et me défaire de mes émotions en les exprimant. Ce que j’aime par-dessus tout dans la photographie, c’est qu’elle me permet de vivre des expériences que je n’aurais pas pu vivre autrement. Être présent et ressentir les gens ou les lieux autour de soi.

Extrait de « Fading », © Elis Hoffman

Peux-tu nous présenter ta série « Fading » ?

Qu’est-ce qui nous guide à travers la vie ? Qu’est-ce qui forme nos souvenirs et le cadre de notre existence ? Ce qui construit notre personnalité ? Est-ce que ce sont les événements de la vie ou bien nos réactions à ces événements ? La série est née de cette réflexion que j’avais en tête. J’ai commencé par prendre des photos de conséquences, d’attitudes. Ce pouvait être un geste du corps après un choc ou une trace laissée par un traumatisme. J’ai travaillé là-dessus pendant deux ans.

À quels genres d’événements fais-tu référence ?

Les événements de la vie, une naissance, la mort d’un proche… Ou beaucoup plus anodins. Par exemple, dans le livre, il y a cette image d’escargots disposés autour d’allumettes. Je suis tombé dessus par hasard : quelqu’un a fait quelque chose avec ces escargots, mais je ne sais pas vraiment pourquoi. C’est la trace d’une intention, d’une action dont on ne sait pas quelle est l’origine ou le but. C’est un souvenir. Voilà pourquoi je pense que mon livre s’adresse à tout le monde. Mes images peuvent être des projections et se faire l’écho des souvenirs de chacun.

Extrait de « Fading », © Elis Hoffman

Où et comment as-tu rencontré les personnes qui apparaissent dans « Fading » ?

Toutes les images ont été prises dans ou autour de petits villages de cinq régions différentes de Suède. C’était important pour ce projet d’aller dans des endroits où je n’avais jamais mis les pieds ; des lieux où je n’ai aucune attache. Je voulais garder l’esprit frais ! Une fois sur place, je me renseignais sur les gens, j’allais à leur rencontre, je cherchais les endroits pertinents pour ma série. Je n’ai rien mis en scène. Ma méthode était documentaire. Par exemple, j’ai passé trois jours dans une morgue ; j’ai suivi un vétérinaire pendant deux jours ; j’ai accompagné des gens en fin de vie, de l’hôpital à leur dernier jour chez eux. Je suis resté très proche de mes premières réflexions.

Qu’as-tu cherché à exprimer ?

Au bout d’un moment, j’ai pris conscience que le sujet de ma série, c’était la fragilité de la vie. C’est ce que j’avais depuis le début au fond de ma tête : pourquoi est-ce important de vivre ? Mes propres sentiments ne sont pas seulement inspirés par ce qu’il y a de triste à être si vulnérable. Il y a aussi quelque chose de magnifique dans tout ça : apprécier le temps qui nous est imparti et la beauté des choses que l’on voit, car ça ne dure pas.

Est-ce que cette série n’était pas avant tout un moyen de te connecter avec ton pays ?

Oui, bien sûr. D’ailleurs, il était important que cette série soit réalisée dans mon propre pays – la plupart de mes travaux le sont. Car j’ai besoin de ce lien que j’entretiens avec lui. Si je me déplaçais à l’étranger pour faire mes photos, ce serait exotique, mais en aucun cas je ne pourrais me sentir pleinement relié à cette région.

Comment procèdes-tu pour construire une narration ?

Je ne réfléchis pas trop à ces choses-là… Ce qui est intéressant, c’est de voir le projet progresser, de le découvrir sans chercher à le maîtriser complètement. Alors quand je démarre quelque chose de nouveau, je m’y plonge de tout mon cœur et avec mes tripes, sans essayer de planifier quoi que ce soit – surtout pas mes images. Je ne sais jamais quel sera le résultat de mon travail. Mais je trouve que c’est très difficile aussi de trouver comment visualiser ce que l’on a à l’esprit.

« Pour moi, les gens sont au comble de leur beauté lorsqu’ils sont assez courageux pour montrer leur vulnérabilité » : c’est avec cette très belle phrase que tu introduis ton travail. Dirais-tu que tu es un humaniste ?

Absolument. Je trouve qu’il y a une forme de beauté dans la vulnérabilité, qu’il est important de la montrer quand elle est vous offerte spontanément par les gens. Pour moi, une société parfaite serait une société où les gens n’auraient pas peur de montrer leurs émotions et leurs sentiments. On en est loin !

La photographie, c’est donc pour toi une quête pour atteindre une vérité ?

D’une certaine façon, oui… Par exemple, dans ma précédente série, « Tonight », j’ai photographié des gens qui aspirent au bonheur et à l’amour. Mes clichés parlent de la solitude extrême des êtres humains. J’ai fait ce travail car j’ai ressenti ça, moi aussi. Je me suis retrouvé dans les histoires de ces individus. Je me suis vu dans mes propres images… Alors, la photographie, c’est aussi une forme d’autothérapie. Une manière de gérer « mes démons ». Et je veux que les gens se reconnaissent dans les sentiments que j’exprime, qu’ils sachent qu’ils ne sont pas si seuls que ça. Dans nos sociétés, on est contraints à taire et enfouir ce que l’on ressent. Alors que ressentir et exprimer ses émotions, c’est ce qu’il y a de plus important, c’est la vie. C’est pour cette brûlante sensation que je prends des photos !

Il y a une très belle harmonie dans le ton de tes images. Où es-tu allé chercher cela ?

Tu vois les pages de journaux qui recouvrent les fenêtres des vieilles maisons abandonnées depuis longtemps ? C’est ce qui m’a inspiré les tons jaunes assez sombres des images. C’est aussi un écho au titre et au sujet de la série.

Quelles sont, dans « Fading », les images que tu préfères ?

Il y a un portrait de la seule personne de « Fading » que je connaisse : ma grand-mère. J’aime aussi beaucoup le paysage qui ouvre la série. Il y a quelque chose qui cloche dedans : un paysage ne ressemble pas ça ! Quelque chose s’est produit. On ne saura jamais quoi. C’est à la fois magnifique et sombre.

Trois mots pour décrire cette série ?

Fragilité. Beauté. Émotions.