C’est au Centre culturel irlandais que nous avons découvert le projet de l’artiste plasticien Alan Phelan intitulé Echos toujours plus sourds. Tout en couleur et références, il y expose une réactualisation d’un procédé ancien : le Joly Screen.

« Une œuvre d’art qui ne remet pas en cause est inutile », lance l’artiste irlandais.e Alan Phelan. Il est encore possible de découvrir l’œuvre de celui qui ne cesse de questionner la création en se rendant au Centre culturel irlandais, où il expose jusqu’au 28 février Echos toujours plus sourds. « Je développe une approche fondée sur une succession d’analyses brutes, critiques, et dénuées de concept », introduit l’artiste. Remonter et explorer le temps, partager et créer de nouvelles histoires, tel est son leitmotiv. Sur les murs blancs du lieu parisien, quinze petites images colorées, posées sur des promontoires retroéclairés. « Il est préférable de regarder les photos en se tenant à deux mètres. Là, les lignes disparaissent, et le spectateur pourra découvrir une image couleur “complète” », conseille Alan Phelan. Et comme il s’agit d’un petit format, le visiteur peut aussi apprécier l’œuvre de près, il ou elle verra ainsi les couleurs changer. Cette technique, aussi ludique qu’inclusive, il l’a empruntée à John Joly, un physicien et professeur de géologie au Trinity College de Dublin. « Si j’ai découvert le procédé Joly Screen il y a plus de 25 ans, j’ai commencé à l’intégrer à mes travaux en 2016 », précise-t-il. Développée en 1894, cette technique est un des premiers processus de photographie couleur. Le principe ? La superposition d’écrans filtrants composés de rayures rouges, vertes, et bleues avec un négatif noir et blanc.

à g. Carol Sawyer as Natalie Brettschneider as Leaf as Me 1986, when Ray was really Miller, 2019, à d. Lily Reynaud Dewar as Twister Morph 2015, when sitting was dancing, 2019, and when she didn’t know what a conceptual artist looked like © Alan Phelan

L’inversion parfaite de l’art de la performance

Ici un bouquet de fleurs, et là, un autoportrait à peine identifiable. Echos toujours plus sourds se lit comme une errance sur plusieurs siècles. Une errance particulièrement référencée puisque chacune de ses créations est accompagnée de titres riches en interprétations, et couvrant plus de 500 ans d’histoire de l’art. En témoigne l’autoportrait intitulé « Carol Sawyer as Nathalie Brettschneider as Leaf as Me 1986, when Ray was really Miller ». « Cette image a été inspirée par une photo réalisée par l’artiste visuelle Carol Sawyer, qui avait créé un personnage pour une œuvre. Ici, je pose, donc c’est moi. Je suis un homme utilisant le travail d’une femme comme source d’inspiration. Cela ressemble à la façon dont Man Ray a utilisé Lee Miller, et cela pose la questions du mérite lié à des innovations qui lui sont désormais attribuées ». Dans une autre œuvre intitulée « Lily Reynaud Dewar as Twitter Morph, 2015, when sitting was dancing, 2019, and when she didn’t know what a conceptualised artist looked like », il étudie la représentation de l’artiste en évoquant une performance de l’artiste française Lily Reynaud Dewar. « Elle dansait nue dans des galeries. Le costume avec les points de couleurs renvoie à une version impossible du jeu et questionne les éventualités innovantes d’utiliser son corps. L’inversion parfaite de l’art de la performance. Pour obtenir cette pose, j’ai dû m’asseoir sur un tabouret noir car je ne suis pas très adroit ! » S’il s’amuse en réalisant ses créations, l’analyse relève du jeu pour le regardeur aussi. Inévitablement même. « Les titres doivent guider le spectateur dans des directions inattendues. Ils permettent d’ancrer l’œuvre dans la trajectoire historique que je trace aussi. Ils travaillent avec l’image, composent un grand tout. J’ai toujours été intéressé par la narration, et la façon dont elle accompagne une œuvre, et créé quelque chose en plus », complète Alan Phelan. Autre référence ? Son titre, Echos toujours plus sourds, emprunté à Jean Genet et à son volume de poésie inachevé Fragments… et autres textes.

Anon feather porn, 1950s, when florescence becomes Acme pink, 2018 © Alan Phelan

Le sens en mouvement

Comment la photographie s’inscrit dans l’histoire ? Quelles sont les relations entre l’image et l’évènement ? Et si on repensait les origines de la photographie ? Ses Echos apportent autant de réponses que de questions. « J’ai toujours été intéressé par les conceptions provisoires de l’art, par les œuvres et les réflexions dont le sens est en mouvement », affirme Alan Phelan. Le 8e art ? Une discipline très structurée selon l’artiste. Alors, il repousse ses limites, pour finalement réapprendre à aimer le médium. Et dans cette exploration des sens, et des inventions, il collabore. Avec le spectateur donc, mais pas seulement. Au centre culturel irlandais, sa quête se termine par une vidéo expérimentale intitulée Folly & Diction, dont la bande-son drum’n bass a été conçue par James Kelly, Ian Mclnerney, et JRDN entres autres. Ils signent là un hommage à John Jolly et Henry Dixon, deux scientifiques dont leurs projets ont été oubliés – encore une référence. « La narration est construite à partir d’une nouvelle de Beckett, et du poème de Genet. La vidéo raconte une histoire de perte, et de relation ratée entre deux collaborateurs ». La photographie y apparaît via des bandes de couleur animées, et sensibles au son. Une autre pièce dans sa grande entreprise de déconstruction et re-narrativisation de la forme artistique. Le tout compose un habile mélange des genres et des générations et invite à porter un autre regard sur notre monde.

Hans Memling 1490, when the prophetic extinction occurred, 2019 © Alan Phelan

Echos toujours plus sourds © Alan Phelan