Jusqu’au dimanche 4 juillet, la photographie s’invite à l’école ou même à l’église. Avant de fouler les pavés arlésiens, faisons un stop dans le Perche, afin de découvrir la seconde édition du festival Le Champ des impossibles. Un chemin pour les amoureux de l’art et du patrimoine.

L’objectif du parcours art en patrimoine en Perche ? « Créer un état de sidération chez le visiteur. Instaurer un dialogue entre l’art et l’édifice ». Si Christine Ollier connaît la province depuis une vingtaine d’années, c’est en 2017 qu’elle saute le pas, et qu’elle s’y installe. L’ex-directrice de la galerie des Filles du Calvaire, historienne de l’art désormais curatrice indépendante, invite à découvrir, à l’occasion la seconde édition du festival Le Champ des impossibles, des productions d’artistes contemporains ainsi qu’une partie du patrimoine historique du Perche. Un délicieux mélange pour qui souhaite se recentrer sur des éléments fondamentaux : l’art, le patrimoine, et la nature. Car la saison 2 du festival s’étale sur 60 km. Et pour découvrir les 16 expositions réparties sur 14 sites, il faut emprunter des chemins, et traverser des villages de caractères. C’est la thématique de l’histoire de l’art qui rassemble tous les artistes exposés à seulement deux heures de Paris. Déambulations avec nos photographes préférés.

Dans l’ancienne école de Saint-Cyr-la-Rosière, Sylvie Meunier propose un road-trip américain : Mister K. Elle expose dans ce lieu atypique et convivial un travail en séquence, issu de la sixième étape d’un roman visuel qu’elle construit depuis deux ans. Cette spécialiste de la photographie anonyme a retravaillé des tirages glanés ici et là au cours de voyages. Le tout compose un carnet de bord présentant des fragments d’êtres, et d’un quotidien. Un récit d’errance où le vrai se fond dans le faux, et où le temps s’arrête. L’ouvrage du même nom sera publié aux éditions Atelier EXP à l’automne 2021. Une belle occasion de découvrir les écrits de l’artiste dont voici un extrait :

« Rouler, tout droit, tous les jours.

Fixer la ligne, au milieu, sur la route.

La seule réalité à laquelle me rattacher

Ne pas basculer. »

© Sylvie Meunier

Frasques d’histoire

Cette seconde édition du parcours se place sous le signe de la contemplation. « Dans un livre, il n’y a rien à comprendre, mais beaucoup à se servir. Rien à interpréter, ni à signifier, mais beaucoup à expérimenter. Le livre doit faire machine avec quelque chose, il doit être un petit outil sur un dehors » écrivait Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux, Introduction “Rhizome”, 1980. C’est en lectrice qu’Anne-Lise Broyer aborde le monde, si bien que sa pratique du médium photo se confond avec ses expériences littéraires. Au sein du Jardin François, elle expose son errance littéraire et paysagère. Elle invoque, avec Au Roi du bois, Bataille, Faulkner ou encore Michalon et expose ses images pensives plutôt que pensées. Le tirage sur diasec invite à une lente admiration, et l’ensemble compose un jardin sauvage, où l’humanité – à  peine suggérée – laisse la nature reprendre ses droits.

Au sein de l’église Notre-Dame de Courthioust, un des autres joyau percheron, Dune Varela nous transporte dans un champ de fouilles. La photographe française poursuit son exploration de la matière et de la fragilité des architectures. Le visiteur est ici invité à déambuler dans ces frasques d’histoire – une installation faite d’impressions sur pierre. Déconstruction du corps, pérennité de la matière… Les dalles disposées dans le lieu mystique n’engagent pas seulement la contemplation, elles permettent aussi de réfléchir sur notre histoire et notre bâti. Une notion qui fascine aussi Anaïs Boudot, photographe diplômée de l’École nationale supérieure de Photographie d’Arles et du Studio national des arts contemporains Le Fresnoy. L’Écomusée de Saint-Cyr-la-Riosière, situé dans un prieuré classé abrite ses images réalisées dans le cadre de sa résidence à Nocé, à l’automne 2019. Dans un noir très dense, elle met en valeur l’architecture percheronne et interroge les frontières du visible.

© Dune Varela

Les coulisses des accrochages

Elles ne sont pas les seules à jouer avec notre perception. Au pied de l’église de Saint-Martin, dans un négoce d’autrefois, Carol Descordes – photographe installée dans le perche – donne à voir ses natures mortes contemporaines. L’artiste s’inspire des maitres anciens espagnols ou encore des vanités sophistiquées flamandes et réinvente des compositions d’objets ou de plantes par des jeux de lumière maîtrisés.

Derrière l’objectif de Nicolas Krief ? Des conservateurs, installateurs, vitriers, scénographes, ou encore menuisiers qui participent à la vie des musées comme à la conservation des œuvres d’art. En commande au Grand Palais puis au musée d’Orsay, l’artiste – photojournaliste membre de Divergence installé à Paris – documente les coulisses des accrochages des grands musées. Jours de fête rassemble des moments tenus secrets du public capturés sans aucune mise en scène. Tout comme ses modèles, il livre un travail attentionné et ô combien précis, toujours amusant. Au sein de l’église Saint-Joseph-et-Saint-Martin, Nicolas Krief instaure un nouveau dialogue entre l’œuvre d’art et celui ou celle qui la contemple.

Les artistes plasticiens Catherine Poncin, Gaëtan Viaris, Éric Dizambourg, Bernard Louette, Frédérique Petit, Diana Brennan, Enzo Mianes complètent ce Parcours des impossibles – qui dément son intitulé. Car, qu’on se le dise, rien n’est impossible. En tous cas, pas pour Christine Ollier – et même en temps de Covid-19. Car si l’historienne de l’art est soutenue aux niveaux communal, départemental et régional, et par des partenaires privés, et aidée par près 150 bénévoles, c’est elle qui porte cet ambitieux projet. Et cette deuxième édition est une réussite.

© Nicolas Krief

© Carol Descordes

© Anaïs Boudot

© Anne-Lise Broyer

© Catherine Poncin

Image d’ouverture © Anne-Lise Broyer