Djinns, esprits, rituels et monothéismes dialoguent au cœur de Croyances, faire et défaire l’invisible. À travers les regards d’une quinzaine d’artistes contemporains, l’exposition de l’Institut des Cultures d’Islam révèle l’Afrique comme un territoire symbolique, carrefour de fois et de connexions.

Montrer au grand public la diversité des mondes islamiques, tel est l’objectif de l’Institut des Cultures d’Islam. À travers deux expositions d’art contemporain par an, l’espace entend révéler des auteurs, comme des pratiques peu connues en France. « Nous travaillons cette année sur une séquence sur l’Afrique », annonce Bérénice Saliou, directrice artistique du lieu. Réunissant une quinzaine d’artistes, l’exposition Croyances, faire et défaire l’invisible propose un voyage initiatique à travers le continent. Un périple ponctué par des iconographies emblématiques, évoquant les grandes religions monothéistes, comme des rituels plus obscures, aussi étranges qu’hypnotiques – des créations qui prennent racine dans les mythes et les folklores.

« Nous avons voulu questionner les stéréotypes trop souvent véhiculés à propos du continent africain. Nous abordons l’Afrique comme un lieu essentiel de croisements et de connexions, au-delà des frontières terrestres et maritimes », déclare Jeanne Mercier, commissaire de l’exposition, et cofondatrice de la plateforme Afrique in Visu. « À travers l’enquête et le témoignage, employant le réel et le fictif, les artistes ici présents révolutionnent leurs pratiques artistiques (…) Ils immergent le spectateur dans des expériences à la fois singulières et partagées », poursuit-elle.

© Bruno Hadjih, Courtesy galerie Mamia Bretesche

Les images révèlent leurs histoires troublantes

Le périple commence au sein de l’Espace Léon, avec des scènes de transe immersives. Ces clichés de Bruno Hadjih, en grand format, nous invitent à pénétrer dans un monde flou. Les contours brumeux de ses sujets évoquent une transcendance, un appel à la spiritualité. Le photographe travaille depuis plus de 15 ans sur le soufisme – cette pratique rassemblant incantations, prières et respirations pour mener à l’extase. « Il souhaite rendre palpables les vibrations, qu’elles soient intimes ou collectives », confie Jeanne Mercier. Énigmatiques, ses portraits vaporeux nous invitent à quitter le monde du réel.

Un art de la mise en scène repris par le duo Bénédicte Kurzen et Sanne de Wilde, qui s’intéresse à la gémellité au Nigéria. Appelés Ibeji pour « double-naissance », ou « les deux inséparables », les jumeaux sont considérés comme des occurrences surnaturelles, adulées ou diabolisées. La scénographie, parfaitement symétrique, tout comme l’utilisation des doubles expositions et les mises en scène incongrues rappellent cette ambivalence. Chacun miroir de l’autre, les jumeaux se confient, et révèlent leurs histoires troublantes.

Nicola Lo Calzo, quant à lui, s’intéresse aux « mémoires immatérielles de l’esclavage local et colonial ». Travaillant avec une anthropologue, l’artiste s’est intéressé au Vaudou Tchamba, pratiqué dans le golfe de Guinée. « Tchamba est l’esprit des esclaves déportés du nord et du littoral », explique-t-il. Des âmes sans paix, venues exiger des offrandes à leurs descendants. Sous les pas des visiteurs, le sol – devenu gravier – crisse, et les photos dialoguent avec des objets emblématiques des cérémonies. Une œuvre immersive révélant la conscience historique et familiale de l’esclavage.

© Nicola Lo Calzo, Courtesy Dominique Fiat

Repenser notre vision des religions

À l’espace Stephenson, les spiritualités et pratiques obscures s’effacent, au profit du monothéisme. Le corps sacré est à l’honneur. Dans la première salle, les images monumentales de Samuel Fosso nous accueillent – des portraits d’un pape noir. Après avoir incarné Malcom X ou encore Mohamed Ali, l’artiste revêt la robe papale et observe, sereinement, le public. Une manière originale d’interroger l’autorité religieuse au sein de l’Église catholique, ainsi que son iconographie, glorifiant la blancheur.

Animée par une quête plus personnelle, Rahima Gambo a travaillé sur la mémoire. Son décor ? Une école, théâtre d’une attaque terroriste en 2013, faisant deux morts et de nombreux blessés. En 2017, la photographe se lance dans une réappropriation sensible des lieux. Avec un groupe d’élèves, dont certaines ont été enlevées, elle échange des récits, des souvenirs. Avec une délicatesse touchante, elle panse les blessures du passé, et invite ses modèles à créer un nouveau récit visuel, synonyme de complicité, de jeu, et de soulagement.

Enfin, quelle création de l’Homme comptabilise plus de fidèles que les croyances religieuses ? Avec humour, Seumboy Vrainom compare le Wifi à Dieu, et la création d’Internet à un miracle. Se qualifiant « d’apprenti chamane numérique », l’artiste invoque, dans sa vidéo le wifi, qu’il compare à une puissance spirituelle. Une prière destinée à apaiser sa colère, et obtenir une meilleure connexion. Dans un monde en constante évolution, le deuxième temps de Croyances, faire et défaire l’invisible, nous invite à repenser notre vision des religions. L’iconographie spirituelle peut-elle évoluer ? Les avancées technologiques doivent-elles être vénérées ? Avec dérision et compassion, les artistes érigent un monde plus inclusif.

 

Réouverture de l’exposition à partir du 16 juin, sur réservation. Plus d’informations ici

 

Croyances, faire et défaire l’invisible

Du 1e septembre au 27 décembre

Institut des cultures d’Islam

19 Rue Léon / 56 rue Stephenson, 75018 Paris

© Éric Guglielmi ADAGP, Paris, 2020

© Btihal Remli

© à g. Léonard Pongo, à d. Samuel Fosso, Courtesy Jean-Marc Patras / Paris

© Rahima Gambo

© Bruno Hadjih, Courtesy galerie Mamia Bretesche

© à g. Tabita Rezaire, à d. Josèfa Ntjam

© Sanne de Wilde et Bénédicte Kurzen / NOOR

Image d’ouverture : © Sanne de Wilde et Bénédicte Kurzen / NOOR