La Galerie Binome accueille, jusqu’au 27 mars, Chroniques de Verre d’Anaïs Boudot. Un dialogue entre deux séries de l’artiste visuelle et plasticienne, donnant à voir son engagement, comme sa sensibilité.

Nous avions découvert Les Oubliées, le travail plastique et engagé d’Anaïs Boudot, lors de la parution de son livre, aux éditions The Eyes. Une œuvre inspirée par les expérimentations sur plaques de verre des surréalistes Picasso et Brassaï… Et par leur misogynie. Au cœur de la Galerie Binome, la photographe et artiste plasticienne met en dialogue ce projet et Jour le jour, une nouvelle exploration du matériau, jouant cette fois avec des archives plus récentes : celles issues de son smartphone. Entre passé et présent, réflexions féministes et errances poétiques, l’autrice dévoile, à travers un large éventail, la diversité de sa création, tout en déconstruisant son médium de prédilection.

Car les œuvres que présente Anaïs Boudot sont des pièces uniques, évoluant en fonction du temps, de la lumière, se construisant à coup de scalpel et d’expériences dans la chambre noire. De la gélatine donnant à ses Oubliées un halo doré fantomatique aux couleurs étrangement passées des plaques de verre de Jour le jour, la photographe s’amuse à fusionner les temporalités. Les figures anonymes de femmes des temps anciens se teintent d’une certaine modernité, tandis que les snapshots ordinaires de nos galeries numériques se transforment en clichés vintage, comme un hommage aux premiers tirages couleur. Des nuances rétro contrastées par les contours des plaques, imitant les bords arrondis de nos portables. Le tout forme une mosaïque où l’esthétique creuse des imprécisions dans les époques, mélange les savoir-faire d’hier et d’aujourd’hui pour donner à voir une œuvre indémodable et raffinée.

© Anaïs Boudot / Courtesy Galerie Binome

Que reste-t-il de nos souvenirs ?

Un entre-deux qu’Anaïs Boudot développe également dans les thématiques qu’elle explore. Si Les Oubliées reprend volontiers le flambeau des mouvements féministes – les femmes présentées dans les images font échos aux muses anonymes des artistes, réduites au rang de simples modèles, et s’affirment ici comme des êtres à part entière – Jour le jour s’impose comme une errance plus légère dans notre quotidien, notre environnement. Pourtant, en s’abimant à la contemplation de clichés universels – la capture d’écran d’une application météo reprenant nos destinations favorites, le portrait d’un animal de compagnie, l’image-souvenir d’un monument emblématique – on ne peut s’empêcher de s’interroger. Nos albums photos sont-ils désormais voués à disparaître ? Puisque nos smartphones deviennent nos banques de données, que reste-t-il de nos coups de cœur, de nos souvenirs ?

Finalement, à travers les récits qu’elle érige, si différents soient-ils, l’artiste s’intéresse à la mémoire. Celle qui redonne vie à des figures laissées trop longtemps dans l’ombre, comme celle qui nous fait défaut, au cœur d’un monde en numérisation constante. Présentées comme des écrins, élégants et délicats, les plaques de verre retravaillées par Anaïs Boudot font de chaque geste, chaque intention, un instant de grâce, à marquer au fer rouge dans l’histoire – commune comme personnelle. Par le choix du matériau, elles transcendent le caractère ordinaire de la photographie, et nous invitent à repenser, avec intelligence, notre société, comme notre monde intérieur.

© Anaïs Boudot / Courtesy Galerie Binome