Dans le cadre de son nouveau cycle, intitulé Dévoilement, la Gaîté Lyrique accueille, du 17 mars au 10 juillet, Aurae. Un parcours immersif retraçant dix années de la carrière de Sabrina Ratté. Un voyage poétique aux frontières de l’utopie et de la dystopie, du numérique et de l’organique.

« Nous défendons un art aux formes hétérogènes, un art critique et sensible qui accorde de la valeur aux expériences vécues. C’est pourquoi nous avons placé la nouvelle saison de la Gaîté Lyrique sous le signe du dévoilement. Il s’agit d’un écho à nos vis numériques qui se sont, depuis la pandémie, saturées d’images pour pallier à l’isolement », déclare Jos Auzende, commissaire de l’exposition Aurae, en guise d’introduction. Une boulimie visuelle trahissant un besoin de partager, de créer, de croiser les perspectives. Et c’est principalement ce que l’artiste canadienne Sabrina Ratté entend faire. Imaginée comme un travail tentaculaire, tissant des liens entre différents projets pour créer un parcours où les œuvres dialoguent entre elles, l’exposition retrace dix années de créations. « Elles forment ainsi un tout qui donne à voir les choses de manière prismatique, sous différentes perspectives. Mais elles permettent aussi d’instaurer des ambiances dans lesquelles on peut se projeter chacun à notre manière », précise l’autrice. Un parcours immersif, ponctué par les créations musicales de Roger Tellier-Craig et Andrea-Jane Cornell, dont les échos sourds apportent aux projets numériques une profondeur, une vibration particulière, ainsi que par la remarquable scénographie d’Antonin Sorel, mariant avec brio les différents univers de l’artiste. Une déambulation dans les multiples mondes conçus par Sabrina Ratté, où jeux de miroir, de reflets, photogrammétrie, animations 3D, vidéo, sculptures ou encore réalité virtuelle se rencontrent et tracent des chemins – comme des expériences –  alternatifs.

Undream © Sabrina Ratté

Jusqu’à saturation

En écho avec la volonté de la Gaîté Lyrique de « questionner l’ascension technologique, la précarité de nos ressources, la vulnérabilité humaine », comme l’affirme Jos Auzende, Sabrina Ratté s’intéresse aux dichotomies de notre monde, et de l’art. « Les contrastes entre l’existence numérique virtuelle et l’existence physique, précise-t-elle. Mais je m’intéresse aussi aux questionnements métaphysiques sur la nature du réel : qu’est-ce qui est vrai ? Imaginé ? Observons-nous une utopie ou une dystopie ? Quelles sont les conséquences de l’ère anthropocène ? J’aborde cependant ces interrogations dans une démarche toujours poétique. » Un goût pour l’inconnu, pour l’ambigu illustré par Undream, la seconde œuvre du parcours : « C’est un promontoire qui traduit métaphoriquement notre rapport aux images : nous nous sommes jetés dedans sans savoir comment en sortir », commente Jos Auzende. Haut en couleur, le paysage abstrait revêt des airs post-apocalyptiques, totalement abandonné par l’humanité, et déformé par la surface miroitante de l’installation. Un premier clin d’œil à la volonté de l’artiste de faire dialoguer numérique et organique, mondes stériles et vivants. En face, les Monades trônent, en format colossal. « Elles font référence au culte que l’on voue aux images, de sont des sortes de déesses cyborgs qui vivent dans leur propre subjectivité », commente Sabrina Ratté. Des silhouettes empruntant le corps de l’artiste – qu’elle a scanné puis imprimé à l’aide de la photogrammétrie pour créer un modèle 3D.

Monades © Sabrina Ratté

Plus loin, Machine for living fait écho à la vision de l’urbanisme moderne inspirée par Le Corbusier : au cœur d’un tapis roulant contrasté, rêve et cauchemar se rejoignent. Car, au sein de ces architectures, fonction, confort et bien-être cohabitent sans jamais se croiser. Réalisée à l’aide d’un synthétiseur vidéo, Aliquid fait quant à elle résonner électricité, signaux numériques, chair et corps. Surréaliste, l’animation évoque une créature sous-marine, à la peau humide – une vision résolument organique. « C’est un imaginaire du fluide faisant référence à notre vision d’internet », ajoute l’artiste. Dans la salle suivante, Floralia déconstruit quant à elle la flore terrestre. « Elle révèle des espèces qui peuvent disparaître ou avoir disparu. C’est une réflexion de plus en plus urgente sur notre rapport à l’environnement », poursuit Sabrina Ratté. Une véritable plongée dans cette végétation digitale, aux frontières de l’invraisemblable.

Mais le clou du spectacle a lieu dans l’arrière-salle de la Gaîté Lyrique, au cœur d’une installation à part, où la seule présence humaine est finalement celle du visiteur. Véritable excursion dans l’esprit de la créatrice, Distributed Memories propose un tour d’horizon de dix années de recherches formelles. Sur les nombreux écrans – aux tailles variées – les photographies, les vidéos s’amassent, se répondent, détonnent et se désaccordent pour mieux se nourrir les unes des autres. Au cœur de la pièce, un mystérieux bouton attire le regard. En appuyant, surprise, un nouveau cycle vidéographique débute, coupant l’ancien abruptement. Dans la pénombre, emporté·e·s par la création sonore de Roger Tellier-Craig, nos esprits divaguent face à la multiplicité des visions. Une métaphore poignante du partage de masse des images, qui alimentent notre quotidien – jusqu’à saturation.

 

Alpenglow © Sabrina Ratté

à g. Machine For Living, à d. Radiances III © Sabrina Ratté

Floralia © Sabrina Ratté

Image d’ouverture : Monades © Sabrina Ratté