Nation de contradictions à l’histoire méconnue, le Libéria a fasciné Elliott Verdier. En deux ans, et trois voyages, le photographe français a capturé, à la chambre, la mémoire collective et la résilience d’un peuple oublié. Un périple qu’il couche sur les pages de Reaching for Dawn. Cet article à est à retrouver dans notre dernier numéro. 

Le Liberia. La terre promise. Le pays de la liberté. Fondée en 1822, cette nation se hisse comme la première de l’époque contemporaine à avoir obtenu son indépendance. Onze bandes horizontales rouges et blanches rayent son étendard, et une étoile blanche sur fond bleu orne le coin supérieur gauche. Est-ce une pâle copie du drapeau américain ? Sûrement pas. Cependant, créé par une société américaine de colonisation, la American Colonization Society, (initialement Société américaine pour la colonisation des gens de couleur libres), le Liberia avait pour vocation d’accueillir les esclaves noirs libérés. Et pour célébrer cette origine, sa capitale a été baptisée Monrovia, en hommage au 5e président américain James Monroe, élu de 1817 à 1825. Bien davantage un énième exemple de l’impérialisme étasunien qu’un réel gage de solidarité envers ces hommes et femmes arrachés à leurs terres, le Liberia semble – et ce, dès sa création – destiné à la catastrophe. Car l’expérience tristement naïve qui consistait à déporter des personnes nées et éduquées avec une culture américaine dans un territoire lointain déjà habité, au prétexte que celui-ci serait la terre de leurs ancêtres, était vouée à l’échec. Originaires de divers pays africains sans y avoir jamais vécu, et élevés aux États-Unis dont ils furent toujours exclus, ces exilés ont perpétué les schémas esclavagistes sur les populations autochtones. Avec pour effet plusieurs guerres civiles qui ont ravagé le pays entre 1989 et 2003. 

« He killed my ma, he killed my pa, but I will vote for him » (« Il a tué ma mère, il a tué mon père, mais je vais voter pour lui »). C’est avec ce slogan que, le 2 août 1997, le politicien et criminel de guerre Charles Taylor est nommé, avec une écrasante majorité, 22e président du Liberia. Un credo qui glace le sang lorsque l’on sait que ce chef de guerre est la cause directe de la première guerre civile, qui a saccagé le pays de 1989 à 1997. Deux ans plus tard, en 1999, inévitablement, la deuxième guerre civile libérienne se déclencha et ne prit fin qu’en 2003. Au total, plus de 250 000 soldats et civils ont perdu la vie dans ce qui apparaît aujourd’hui comme l’un des conflits les plus sanguinaires de l’histoire du continent africain. Autrefois en plein essor, la situation économique du Liberia se complique à partir des années 1980 et devient critique avec la guerre. Les axes de communication sont ruinés et les ressources naturelles– diamant, bois, latex, fer, cacao, café… –, principales richesses du territoire, sont pillées. Aujourd’hui, si l’on se fie au produit intérieur brut ainsi qu’à l’indice de développement humain, le Liberia figure au 14e rang des pays les plus pauvres du monde. Nation de contradictions à l’histoire méconnue, elle est présidée, depuis le 22 janvier 2018, par l’ancien footballeur international et Ballon d’or de 1995, George Weah – célébrité nationale et figure symbolique de l’imbroglio poli- tique libérien. 

Même si, depuis 2003, le peuple semble vivre en paix, la corruption, les tensions sociales et l’insécurité sont endémiques avec un État quasiment impuissant. Au sein de la plus grande misère, les criminels de guerre prospèrent et les victimes sont contraintes à vivre avec leurs bourreaux. Peu ont été accusés et encore moins ont été jugés. Contrairement au génocide des Tutsis au Rwanda, qui a suscité l’émoi et la reconnaissance internationale, le cas du Liberia est passé sous silence. À l’exception de Charles Taylor, qui a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre en 2012 par le Tribunal spécial de la Sierra Leone. Ce dernier lui-même a été seulement condamné pour ses crimes commis sur le sol de ce pays voisin du Liberia. C’est cette nécessité de deuil qui a poussé le photographe Elliott Verdier à signer le premier livre des éditions Dunes, Reaching for Dawn, l’histoire d’une terre dévastée. 

À l’image de ses autres travaux photographiques, c’est « la mémoire, la mémoire collective, la résilience et la transmission intergénérationnelle » qui sont au cœur de l’ouvrage. La méconnaissance criante de l’histoire du pays résonne directement avec la puissance mémorielle du médium photo- graphique. Voilà pourquoi le photographe français est parti découvrir cette réalité de ses propres yeux. Le projet s’est déroulé entre 2018 et 2020, en trois voyages de trois semaines. Lors du premier, il est parti avec comme seule intention d’observer et de comprendre. « Pour ne pas reproduire les images qu’on connaît tous, j’ai cherché des symboles à 

valoriser », explique-t-il. Loin d’une approche journalistique traditionnelle où, pour lui, l’appareil 35mm place le photographe en position de voyeur, l’auteur a misé sur la chambre photographique pour réaliser son documentaire. Ainsi, chaque prise de vue a été composée en collaboration avec ses modèles. De telle façon, chaque Libérien qui apparaît face à l’objectif s’adresse directement et personnellement au regardeur téméraire – celui qui ose creuser cette histoire difficile. « Je voyage avec ma chambre (10×12 cm), je croise les gens, je discute, et j’improvise des mises en scène. Je n’ai pas d’autre choix que d’approcher les habitants, car je ne peux pas prendre une photo à la volée. Je dois avoir leur consentement et expliquer le projet. Les personnes qui apparaissent alors dans mon livre posent pour la reconnaissance, la mémoire. Pour être reconnues comme victimes », avance l’auteur. 

En couleurs, les portraits incarnent le récit et s’érigent comme autant d’allégories d’une réalité négligée. Par opposition, les paysages en noir et blanc qui rythment l’ouvrage dressent une toile de fond anxiogène, où l’espoir semble se dissoudre dans une lourdeur insaisissable. « Chaque regard et geste traduisent d’une part la dignité et la simplicité, mais avant tout cette attente sans fin. Une gravité pèse sur ces images autrement paisibles », raconte- t-il. Plongés dans l’obscurité d’une nuit interminable, les Libériens attendent l’éclat de l’aube qui mettra en lumière leurs souffrances. Mais l’attente est longue, et les faits tardent à apparaître au grand jour. Quiconque tente de faire des recherches sur le sujet s’aperçoit rapidement qu’il n’y a rien de conséquent – presque aucune documentation, et encore moins de travail iconographique. « Personne n’a été jugé. Il n’y a même pas de journée de commémoration sur place. Toujours rien n’a été fait pour reconnaître les événements du passé », explique Elliott Verdier. Or, en s’appuyant notamment sur les recherches de la psychologue clinicienne Yaelle Sibony Malpertu, l’auteur explique que dans le cas d’un traumatisme de guerre, la reconnaissance sociale de la tragédie est essentielle pour dépasser ce dernier. Une reconnaissance intergénérationnelle, publique et officielle permettrait de prendre la mesure de la douleur et d’apaiser tout un chacun. Jalonnant l’ouvrage et imprimés sur des pages en transparence, les témoignages des rescapés de guerre martèlent avec une violence ouatée les atrocités qu’ils ont vécues. Les décès de proches, les exécutions de personnes parlant un autre dialecte, les actes de cannibalisme, les massacres d’innocents… « Il y a plusieurs angles, plusieurs perspectives. Une douceur étrange plane sur le livre qui est brisée par ces mots », explique Elliott Verdier. 

Alors, succombant sous le poids des propos, la délicatesse des pages souligne la fragilité de ces existences. Comme des archives tangibles, les images de Reaching for Dawn donnent la voix aux Libériens. « Les anciens bourreaux vivent avec les anciennes victimes. Mais la question est de savoir combien de temps cela peut durer. Sans reconnaissance, tout va se dégrader. Avec toute cette tension, la guerre n’est jamais loin. Modestement, je cherche à apaiser ce malaise en le documentant », avance le photographe. Une tension si importante qu’elle devient quasiment impossible à décrire. Ces mots d’une victime qui évoque l’ancien chef de guerre Prince Johnson – aujourd’hui reconverti en sénateur – soulignent combien précaires est cette période de paix et nécessaire ce travail de mémoire : « Si le tribunal des crimes de guerre ne vient pas au Liberia et qu’une autre guerre éclate, je le chasserai. Je le chasserai jusqu’à sa famille. Je les chasserai. Mais si le tribunal vient au Liberia, je lui pardonnerai. Vous pouvez pardonner, mais vous ne pouvez pas oublier. » 

 

Reaching for Dawn, Éditions Dunes, 65€, 152 p.

 

Cet article est à retrouver dans Fisheye #49, disponible ici

© Elliott Verdier