Pour la première fois de son histoire, l’Agence France-Presse expose une partie de ses images tirées des « années argentiques » (1944-1998) et organise une vente aux enchères. L’occasion de découvrir, derrière des images d’actualité, des regards d’auteurs. Entretien avec les trois commissaires de cette exposition: Marielle Eudes, directrice exécutive en charge de la photographie, Stéphane Arnaud, rédacteur en chef photo central, et Christophe Calais, ex-rédacteur en chef de Magnum photos. Cet article est à retrouver dans notre dernier hors-série.

Fisheye : Comment est né ce projet d’exposition et de vente aux enchères centré sur les années argentiques de l’AFP?

Marielle Eudes : Les photos de presse se retrouvent de plus en plus souvent en galerie, et paradoxalement moins dans les quotidiens et les magazines. C’est un espace de visibilité où l’agence est peu présente, excepté dans les expositions historiques liées à un événement ou au photojournalisme. Quand nous regardons les images proposées à des ventes aux enchères, nous remarquons que nous en avons de très proches, mais pas nécessairement identifiées comme AFP par le grand public. Même en interne, car nous possédons un fonds très riche encore insuffisamment mis en valeur. Ce constat nous a donné envie de montrer et de faire connaître la marque AFP. Et de faire reconnaître la signature de ses photographes, qui sont connus du milieu professionnel mais pas du public. Nous avons donc commencé par explorer une première période qui court sur plusieurs décennies : les années argentiques, de la renaissance de l’agence en 1944 jusqu’à son virage au tout-numérique en 1998.

1WR888 Le mannequin Francine pose lors d’un shooting devant un modèle de cire au restaurant La Tour d’Argent, le 24 février 1955, avec vue sur la cathédrale Notre-Dame de Paris

Comment avez-vous procédé pour faire la sélection de 200 photos dans cet océan d’images ?

M.E. : Nous avons procédé à une première sélection avec le concours de Stéphane Arnaud, rédacteur en chef photo, et du service des archives. Ensuite, nous avons demandé à Christophe Calais, ex-rédacteur en chef de Magnum Photos, avec son approche sensible aux regards d’auteur, de visionner l’intégralité de la production scannée, année par année, en commençant par 1944.

Christophe Calais : Il y avait des images que je m’attendais à voir, les images de news entre autres. L’AFP, pour moi, ce sont les images de World Press Photo et celles qu’on voit au festival de photojournalisme Visa pour l’image, à Perpignan. C’était ma vision…

M.E. : Une vision partagée par beaucoup de personnes du monde extérieur. 

C.C. : Je suis arrivé sur cette mission après cinq ans de travail à Magnum, où je regardais quotidiennement la production et les archives de la coopérative fondée en 1947 par Henri Cartier-Bresson et ses amis. J’avais un autre regard sur l’actualité et l’histoire, c’était pour moi un véritable cadeau d’avoir accès à toutes ces images. La première année (1944), il y avait entre 3 000 et 4000 images à visionner. Plus j’avançais dans le temps, plus le nombre de photos progressait: dans les années 1980-1990, on dénombrait des centaines de milliers d’images… L’editing [le choix photo] s’est fait sur écran via une plateforme, cela m’a permis de travailler à n’importe quelle heure depuis chez moi, en me ménageant des temps de pause. Je suis parti du constat qui est une évidence dans cette maison : une photo c’est une info ! Je savais que tout le matériel que j’allais traiter était destiné à informer, donc qu’il avait une valeur historique. C’est ensuite l’œil qui se balade et découvre qu’il y a aussi des cadres, des lumières, des regards : de la photographie ! Tu sais que chaque moment que tu vas choisir est un moment de l’histoire. Et c’est un bonheur, il y a des images qui me renvoient à beaucoup de photos qui sont des classiques de la photographie, et on les trouve dans le fonds de l’AFP. 

Quels ont été vos critères? C’est une forme de best of ?

M.E. & C.C. : Pas du tout !

Stéphane Arnaud : C’est ce qui était difficile. Il y avait une première sélection réalisée en interne, mais ce regard est très différent de celui de Christophe. Nous possédions la connaissance patrimoniale du fonds et de l’actu, mais pas la même approche. 

M.E. : Nous avons un regard historique et photographique, mais pas avec le même œil ! En interne, nous avons moins l’expertise « galeries, collectionneurs », nous sommes plus liés à l’histoire en train de s’écrire et à la valeur patrimoniale. 

C.C. : Nous avons eu une discussion avec Stéphane sur le fait que l’info et l’histoire passent par la photographie: c’est un vecteur extraordinaire. Aujourd’hui, l’AFP alimente la grande machine de l’information avec 3 000 photos par jour ! Là où je suis fou de joie, c’est quand les critères esthétiques et d’information se recoupent : voilà la force de l’AFP ! 

S.A. : Plus on approche de la période contemporaine, plus les choix sont difficiles. Parce que le regard patrimonial sur les photos des années 1930/1940/1950 est assez facile, on a le recul de l’histoire… Plus on s’approche de l’époque contemporaine, avec une couverture plus importante, plus on s’interroge sur les événements à représenter. Quels sont ceux qui auront leur place dans une vente aux enchères ? Ce sont deux approches très différentes… J’ai découvert dans nos archives des photos de Patrick Chauvel au Cambodge, d’Emmanuel Ortiz en Bosnie, ou encore d’Édouard Elias en Syrie… 

C.C. : Après un mois et demi d’editing intense, je suis arrivé à un premier lot de 700 photos, que j’ai proposé à Marielle et Stéphane, qui l’ont réduit à un peu moins de 200.

ARP4101301 RODOLFO DEL PERCIO Le Français Alain Prost franchit la ligne d’arrivée pour remporter le Grand Prix du Mexique de Formule 1, le 29 mai 1988 à Mexico

Ce n’est pas une simple exposition, mais une vente aux enchères ! Cette question a-t-elle influencé votre choix ? 

S.A. : Il y a des images fortes qui sont difficiles dans une vente, parce qu’elles représentent des moments photographiques forts qui donnent des informations importantes, comme celle de la mort du Che ou celle de la Libération où l’on voit une femme tondue avec une croix gammée peinte sur le front. Mais qui, en termes de photographie, de témoignage et d’importance historique, sont fondamentales. En revanche, les photos de conflits plus contemporains, de combats ou de morts violentes, on a évité. Ces images-là pourraient trouver leur place dans une exposition, mais c’est moins évident pour une vente aux enchères. 

Avez-vous fait des découvertes que vous n’auriez pas soupçonnées ?

S.A. : Une photo incroyable de Salvador Dalí au zoo de Vincennes. Il pose avec une toile de Vermeer devant l’enclos d’un rhinocéros qui arrive en courant: c’est surréaliste, on croirait une photo d’Irving Penn! C’est une image que je n’avais jamais vue… La numérisation du fonds d’archives reste très partielle. Ce qui a prévalu à l’opération de numérisation, c’est l’actualité: un anniversaire, un écho, une nécrologie et on se replonge dans les archives pour les mettre en ligne. On ne va chercher que ce dont on a besoin. Ça veut dire que tous les entre-deux, les à-côtés, les petits temps morts, les ambiances…, on ne va pas les éditer. Un moment comme celui-là [Salvador Dalí et le rhinocéros], potentiellement, il y en a d’autres. Notre démarche étant dictée par l’actualité, ces photos-là passent souvent à la trappe.

C.C. : Concernant l’editing, je ne me suis mis aucune barrière, y compris par rapport à la vente. Ce qui était évident pour moi, c’est qu’il fallait respecter ce qu’est l’AFP. 

S.A. : Le fait que ce soit pour une vente aux enchères a en revanche orienté mes choix. J’ai l’habitude d’éditer les images sur des critères photographiques et journalistiques. Là, je n’avais plus cette corrélation, j’ai eu du mal. 

C.C. : Avec l’expérience de Magnum, j’ai vu des collectionneurs acheter des images de guerre, comme celles de Robert Capa, Susan Meiselas ou Raymond Depardon. Pas pour les afficher au mur de leur salon, mais pour les conserver dans leur collection. Pour moi, la difficulté a été de faire attention au trop artistique, et de ne pas perdre de vue que ce sont des images de notre histoire.

GEORGES BENDRIHEM Panneaux de signalisation en anglais et en chinois dans une rue de Hong Kong, en février 1972

De fait, avec cette exposition, c’est une image de l’AFP que vous renvoyez ?

S.A. : Nous nous apercevons qu’en France la photo à l’AFP est peu connue, les gens réfléchissent surtout au texte. Chez celles et ceux qui ne sont pas du métier, on pense que ce sont surtout les dépêches françaises. Alors que la France ne représente que 40 % du chiffre d’affaires, qu’il y a 260 bureaux dans le monde, avec 450 photographes qui travaillent pour l’Agence France-Presse ! Comme nous ne nous adressons pas au grand public, mais aux médias eux-mêmes, les gens n’ont pas cette connaissance de l’agence.

M.E. : À l’étranger en revanche, quand vous dites « AFP », les interlocuteurs connaissent et pensent d’abord « photo ». 

Le nom des photographes n’apparaît pas au début de l’agence, pourquoi?

M.E. : La personnalisation des auteurs correspond à une évolution globale. Pendant plus longtemps encore, les articles n’étaient pas signés.

S.A. : Il y a une culture de l’anonymat dans les agences filaires, où les journalistes ont l’habitude de s’effacer devant l’information. C’est l’info factuelle qui prime. Il n’y a pas de personnification de l’info, personne ne rédige à la première personne.

C.C. : Le modèle de l’AFP, c’est aussi celui des grandes agences américaines d’information (AP et UPI) : l’information prime, pas les auteurs.

 

Les œuvres seront exposées avant la vente dans différents lieux parisiens et notamment à la Fisheye Gallery ! Rendez-vous le 16 septembre, de 18h30 à 21h, pour le vernissage de l’exposition !

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans notre hors-série dédié à l’Agence France-Presse, disponible ici

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