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Véronique de Viguerie

"On nous prend pour des rigolos en mal de sensations"

  • Veronique-de-Viguerie2

    12 avril 1978

    Naissance à Carcassonne.

  • 2003

    Première mission en Afghanistan.

  • 2004

    Devient photojournaliste indépendante.

  • 2006

    Prix Canon de la femme photojournaliste.

  • 2010

    Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre.

  • Son site

    veroniquedeviguerie.com

  • Sa page Getty Images

    Reportage by Getty Images

Elle est l'une des rares photojournalistes femmes à avoir approché les Talibans. Afghanistan, Irak, Somalie, Nigéria, Colombie... La correspondante de guerre, membre de Reportage by Getty Images, raconte son envie d'illustrer les histoires des oubliés. Une envie plus forte que la peur.

Fisheye : Comment êtes-vous devenue reporter de guerre ?

Véronique de Viguerie : J’avais étudié le droit jusqu’à la maîtrise, puis j’ai voulu passer à autre chose et voyager, partir à la rencontre du monde. J’ai voulu être journaliste, mais je me suis fait recaler par l’ESJ à cause de mon piteux niveau d’anglais de l’époque… Puis je suis tombée sur un livre qui parlait d’une femme photographe qui parcourait le monde. J’avais toujours aimé la photo, mais je n’y avais jamais pensé comme à un métier. Ça a été une révélation et je suis partie à Londres étudier la photo au Sheffield College. Dans le cadre de mes études pratiques, j’ai été prise par un canard anglais qui m’a envoyée quinze jours en Afghanistan. Et là, je me suis dit : « C’est ça que je veux faire. » Les paysages vierges, les visages des gens : c’était le paradis de la photographie. J’ai donné ma démission, j’ai rassemblé toutes mes économies pour m’acheter un ordinateur portable et je suis repartie en free-lance pour l’Afghanistan. Je devais rester trois mois et ça a duré trois ans.

Pensiez-vous au danger avant votre départ ?

À l’époque, en 2004, l’atmosphère était plutôt euphorique, car les premières élections présidentielles arrivaient et il y avait beaucoup de promesses démocratiques. Les gens étaient optimistes, et les conditions de travail, super agréables. On ne pouvait pas sortir de la voiture sans se faire inviter à boire un thé, à manger une brochette de mouton ou à assister au mariage d’un inconnu. Il y avait peu de danger, mais c’est arrivé rapidement. Les élections se sont déroulées dans un climat très tendu. En 2004, j’ai assisté à l’un des premiers attentats-suicides à Kaboul. C’était le début d’une longue série d’attentats qui s’est amplifiée au fil des années. En 2005, un kamikaze s’est fait exploser dans le cyber-café où j’étais. En 2007, il y avait plus d’attentats en Afghanistan qu’en Iran. Je n’y étais pas du tout préparée.

Aujourd’hui, vous partez régulièrement couvrir des zones de conflits. Vous avez pris goût au risque ?

Les sujets où il y a du danger me stimulent. Le jour où le danger me paralysera, il sera temps que j’arrête. Mais je crois que la plupart des gens qui font ce métier sont des casse-cou, des têtes brûlées à la base. On essaie de pousser les limites au maximum. Quand on surmonte un danger, on se sent vivant. Enfin, pas toujours. Un jour, je suis tombée dans une embuscade du Mujao au Mali. Des hommes cagoulés nous ont jetés hors de la voiture, ils pointaient leurs kalachnikovs sur nous. Là, ce n’était pas du tout excitant. Je venais d’avoir ma fille et je me suis détestée de m’être mise dans cette situation.

Avez-vous appris à gérer la peur au fil des années ?

Disons que j’étais beaucoup plus « chien fou » quand j’étais jeune. En Afghanistan, j’aurais fait n’importe quoi pour une photo. J’ai tellement poussé les limites que je devais avoir un très bon ange gardien. Aujourd’hui, je suis plus mesurée. Je me demande : « Est-ce-que cette photo-là vaut le coup ? » En plus, il me semble que le monde est devenu beaucoup plus dangereux pour les photographes et les journalistes. Je n’ai pas connu les guerres des Balkans ou autres, mais j’ai l’impression que la presse était plus protégée à l’époque. Aujourd’hui, dans les conflits, on est des cibles comme les autres, voire plus importantes. Il n’y a plus ce respect. Mais c’est aussi valable de la part des lecteurs de la presse, des téléspectateurs, ici en France. J’entends souvent dire : « Qu’est-ce qu’il est allé foutre là-dedans ? Tout ça pour gagner trois sous. » Avant, le reporter de guerre était vu comme un héros. Aujourd’hui, on nous prend pour des vautours, des rigolos en mal de sensations et plus comme des messagers.

Pourtant, c’est important d’y aller…

Oui, très important ! Ce que je préfère, c’est aller à la rencontre de ces groupes insurgés, rebelles, terroristes. Les connaître, ce n’est pas les excuser. Si on ne fait que de l’embedded avec l’armée, on n’a qu’un côté de l’histoire. Pour que ce soit du journalisme, il faut connaître les victimes et les bourreaux afin que le lecteur puisse se faire son propre jugement.

Vous travaillez de la même façon avec ces différentes populations ?

Avec des Talibans ou des pirates, c’est la préparation qui est plus compliquée. Les dangers sont souvent sur le chemin pour arriver jusqu’à eux. Pour retrouver des Talibans, souvent dans des endroits paumés, je dois porter une burqa, avoir un minimum de papiers et de sacs avec moi pour qu’on ne sache pas que je suis étrangère. En Somalie, avec les pirates, nous étions escortés par une trentaine d’hommes. C’est beaucoup de préparation. Mais pour ce qui est de la prise de vue, ce n’est pas plus difficile. C’est même plus facile avec des gens pour qui je n’ai pas vraiment de respect. C’est souvent plus compliqué quand j’ai en face de moi des victimes, des gens qui s’effondrent et que je dois leur pointer mon objectif à 10 cm du visage. Je m’excuse toujours après coup. Au Kurdistan, j’étais avec des femmes réfugiées qui craquaient et je les photographiais alors que je pleurais aussi. Nous ne sommes pas des machines.

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