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Colorisation : le miroir du présent

par André Gunthert

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    L'auteur

    André Gunthert est enseignant-chercheur en culture visuelle à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il dirige la revue Etudes Photographiques et tient le blog L’Image Sociale.

Si le procédé est aussi vieux que la photographie elle-même, la colorisation est aujourd'hui un moyen de faire revivre des images anciennes. André Gunthert analyse notre désir de voir le passé en couleurs.

Parmi les contenus à haute viralité que l’on retrouve périodiquement sur nos timelines, les séries de photographies célèbres colorisées rencontrent un accueil amical. Le léger vertige qui naît de la confrontation de l’original avec son double rêvé, le souffle de vie qui semble réveiller les teintes sourdes du noir et blanc, le sentiment de l’histoire revisitée : tout concourt à donner à ces images un caractère fascinant.

Si la colorisation est aussi vieille que la photographie, et a toujours été utilisée dans le but de corriger l’austérité du monochrome, sa version numérique s’inscrit dans un nouveau contexte : celui de la manipulation de l’histoire. La généralisation des supports couleur a progressivement fait du noir et blanc un marqueur du passé. Il était donc tentant de jouer de l’opposition noir et blanc/couleur pour produire des effets d’incursion du passé dans le présent, à la manière des citations visuelles popularisées par le cinéma avec Forrest Gump. La « rephotographie » a ainsi proposé à partir de 2009 la mise en scène de photos anciennes replacées dans leur site originel.

Nomad Tales, "Looking into the past", avril 2010, Flickr, licence CC

Nomad Tales, « Looking Into the Past », avril 2010, Flickr, licence Creative Commons.

La colorisation des photographies iconiques s’est développée elle aussi à partir d’une activité collaborative, sur la plate-forme Reddit. En janvier 2011, la mise en couleur du célèbre baiser de la victoire d’Alfred Eisenstaedt rencontre un écho médiatique qui lance le genre. Sous le pseudo Mygrapefruit, son auteur a recouru à des photos d’époque de Times Square pour recomposer les détails de l’image. Suivront les colorisations des photographies de Mathew Brady, Lewis Hine ou Dorothea Lange, ou les portraits d’Abraham Lincoln, de Charlie Chaplin, d’Albert Einstein ou de Marilyn Monroe. Entre 2013 et 2014, le groupe #ColorizedHistory sur Reddit passe de 20 000 à 68 000 participants.

Mygrapefruit, colorisation de Alfred Eisenstaedt "V-J Day in Times Square" (1945), Reddit, 2011

Mygrapefruit, colorisation de « V-J Day in Times Square » d’Alfred Eisenstaedt (1945), Reddit, 2011.

Comme les reenactments d’événements historiques, ces reconstitutions soigneusement documentées produisent des objets à la frontière de la réalité et de la fiction. Plutôt que d’essayer d’y lire l’expression d’une vérité historique restituée, il faut comprendre cette activité comme une forme d’appropriation populaire d’une histoire institutionnelle restée longtemps hors d’atteinte. Plus proche de la peinture d’histoire que du document photographique, la mise en couleur installe un reflet où le passé nous apparaît plus séduisant.

Il faut une forme de fierté pour remettre au présent l’album des vieilles icônes.

La quasi-totalité des clichés mobilisés appartient à l’histoire des États-Unis. Le succès que rencontre la mise en couleur d’un petit corpus d’images, qui s’étend entre le milieu du XIXe siècle et les années 1950, traduit à la fois l’état d’une documentation historique passée à la postérité par la photographie, et la nostalgie d’une ère précédant la guerre du Viêtnam, qui était celle d’une Amérique forte et sûre de ses valeurs. Imaginerait-on de coloriser le portrait d’Adolphe Thiers ou de Gaston Doumergue ? Il faut une forme de fierté, une perception positive de l’histoire nationale pour vouloir remettre au présent l’album des vieilles icônes.

« C’est incroyable à quel point nous pouvons ressentir un lien avec des photographies à partir du moment où elles apparaissent en couleur », peut-on lire en légende d’une de ces séries. Comme une collection de vignettes, la sélection de photographies célèbres entretient une impression de familiarité et de maîtrise. Elle ne nous montre pas le passé, mais nous tend le miroir du présent. Coloriser les icônes n’est pas leur donner un surcroît de réalisme ou de vérité, c’est se rassurer sur la place de l’histoire et accroître la disponibilité d’un répertoire de symboles.

André Gunthert

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